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Son père l'aurait bien vu travailler «dans le commerce», il est devenu avocat.
A 42 ans, Frank Berton est l'un des plus célèbres pénalistes du barreau de Lille.
Au procès d'Outreau, il défendait Odile Marecaux, l'épouse de l'huissier de justice qui sera acquittée mais Frank Berton n'a pas fait que défendre sa cliente. A la cour d'assises de Saint-Omer, il a aussi défendu une certaine idée de la justice. Du respect des libertés et de celui de la présomption d'innocence. Des questions dont il parle également ici.
Nord-Eclair : avant d'être l'avocat que l'on connaît, qui était Frank Berton ?
Frank Berton : « Je suis né à Amiens en 1962 où j'habitais dans les barres qu'on appelait les pigeonniers, à l'entrée de la ville. Un grand-père cheminot, un père menuisier qui était entré en compagnonnage à l'âge de 13 ans. Nous sommes ensuite revenus à Lille. Mes parents ont alors divorcé. Ma mère a trouvé un travail, comme secrétaire dans une fédération du parti communiste ».
NE : votre jeunesse, vos études ?
F.B. : « L'argent était un peu difficile à la maison. Mon père, avec son boulot était parti toute la semaine. J'ai une sour, décédée récemment qui était handicapée à 100%. Enfant et ado, je faisais beaucoup de sport. De la natation, à haut niveau. Revenu à Lille, j'ai été en section sports-études à Faidherbe, jusqu'au bac ».
NE : tout de suite après, vous vous orientez vers le droit et le métier d'avocat ?
F.B. : « Non. Je commence par une prépa ESC (Ecole Supérieure de commerce). Mon père voulait que je fasse « du commerce ». Pas avocat, qui ne lui semblait pas un boulot très sérieux. Le commercial, c'était plus rassurant pour lui. Un métier où on est sûr de trouver du boulot dans son esprit. J'ai échoué à cette année de prépa, redoublé mais, à Noël de l'année suivante, je partais en fac de droit parce que c'est ce que je voulais faire ».
NE : avocat, c'est une vocation ?
F.B. : Je ne peux pas dire que ça m'est venu comme une révélation d'un coup d'un seul et que j'ai su, définitivement, que je ferai cela plus tard. Mais j'ai toujours été attiré par ce boulot. Au moment où l'on fait les choix d'orientation au collège et au lycée, je me disais qu'avocat, c'est un beau métier. On a des rêves comme ça. On n'est pas sûrs de les réaliser et, finalement, quand on y arrive. Moi, ça me permet de m'épanouir tous les jours et, ça, c'est énorme ».
NE : pourquoi pénaliste ?
F.B. : « Le cabinet dans lequel je suis entré comme collaborateur n'avait pas de pénaliste et je faisais pas mal de permanences, de commissions d'office. Je me suis mis très vite au pénal. A l'école d'avocats, il y avait eu la reconstitution d'un procès criminel. J'étais l'avocat de la défense. Quinze jours ou trois semaines après avoir prêté serment, le président de la cour d'assises m'a fait désigner d'office dans un gros procès d'assises à Douai.
Ça a fait hurler bon nombres d'avocats d'ailleurs. Tous les ténors lillois y étaient. Dupond-Moretti, déjà. 20 ans avaient été requis contre mon client. Il en a pris 10. Ma première cour d'assises a vraiment été quelque chose d'exceptionnel. J'ai tout de suite su que je voulais faire du pénal, qu'il n'y a que ça qui m'intéressait vraiment ».
« Psychologiquement, il faut tenir la route »
NE : comme beaucoup d'avocats ?
F.B. : Détrompez-vous. Les jeunes avocats ne veulent plus faire du pénal. Ils veulent être avocats d'affaire, faire du droit de la famille.Ça rapporte plus d'argent et, le pénal psychologiquement, il faut tenir la route ».
NE : les affaires qui vous ont le plus marquées ?
F.B. : « Mohammed Drissi, soupçonné d'appartenir au GIA (Groupe islamique armé) après la découverte de la bombe destinée à sauter sur le marché de Wazemmes. Dans ce genre de dossier, tu te sens très seul dans l'exercice de ton métier, même vis-à-vis des confrères. T'es pas aimé.Tu as beau expliqué pourquoi tu défends quelqu'un, tout le monde ne le comprend pas. Je me suis fait insulter par un homme dont le petit-fils avait été tué dans un attentat à Paris. C'est un procès qui m'a marqué, qui m'a renforcé dans ma solidité à affronter les magistrats, l'opinion publique.
Autre affaire marquante, qui découlait d'ailleurs du procès Drissi, et qui m'a valu des rapports hebdomadaires avec le juge Brugières (en charge des dossiers anti-terroristes à Paris) : l'affaire Belkacem. Le jour où, pendant l'instruction, il a avoué avoir déposé la bombe à la gare d'Orsay, j'ai eu mon premier vrai contact avec les médias. Je me souviens du direct au journal de 20 heures, sur les marches du palais de justice de Paris. C'était la première fois qu'un terroriste avouait avoir commis un attentat. Et trois semaines plus tard, il se rétracte ! Je ne me suis plus senti, en conscience, capable de le défendre.
NE : pourquoi ?
F.B. : Avoir fait un pas vers ses juges, vers les victimes et ensuite venir dire qu'il n'a rien fait. C'était un dilemme terrible. Le dossier était passionnant mais c'était une question de crédibilité. On ne peut pas dire tout et son contraire en quinze jours de temps. »
NE : des moments particulièrement éprouvants ?
F.B. : « Le procès d'une mère qui avait tué son bébé alors que ma femme venait d'accoucher, quelques jours avant, de mon troisième fils. Pas évident, avocat le jour, père de famille le soir.
NE : et en dehors des procès pénaux ?
F.B. : « Le procès de Robert Hue sur le financement du parti communiste. J'ai obtenu la récusation de la présidente du tribunal correctionnel de Paris le jour où j'ai plaidé. C'est un procès qui m'a beaucoup appris. J'étais le seul avocat de province et j'étais face à des avocats d'affaire et politiques. Robert Hue est un brave type. Il a été relaxé. Il a traîné ça pendant une dizaine d'années. Mais vous savez, pour un avocat, et ce n'est pas un lieu commun de le dire, il n'y a pas de gros et de petits dossiers ».
« Si on échoue, on brise la vie des gens. »
Vous avez défendu les intérêts de la famille de Franck Tavernier, ce jeune père de famille roubaisien poignardé dans une station de métro. Ça change quoi d'être partie civile ?
Frank Berton : « C'est une exercice qui n'est pas simple car on dispose de moins de moyens que la défense. Certes on demande une peine exemplaire mais on n'est pas non plus l'accusateur public. Il arrive que des clients nous le reprochent. Dans le cas de l'affaire Tavernier, cette famille est restée très digne ».
NE : avez-vous déjà refusé une affaire ?
F.B. : « Oui mais c'est toujours lié à une conviction éthique ou politique : je ne pourrais pas défendre des nazillons ou des néo-nazis ! On m'opposera d'avoir défendu des membres du GIA (Groupe islamiste armé) mais ça n'est pas la même chose : Drissi était manipulateur-radio dans une clinique privée de la métropole lilloise, il avait été « élevé au Danone ». Il y a eu ensuite tout un parcours religieux, politique que je pouvais expliquer. Et puis maintenant j'ai ce luxe de pouvoir refuser des affaires. »
NE : il faut être un homme en colère pour être avocat ?
F.B : Oui. Une colère plus ou moins froide. J'ai des indignations tous les jours. Sinon, je ne pourrais pas monter au créneau. La plus grosse indignation que l'on puisse avoir, c'est quand une personne est accusée de quelque chose qu'elle n'a pas commis. Là, on a la sensation d'être le seul rempart pour le démontrer. Si on échoue, on brise la vie des gens. »
NE : avez-vous déjà présenté comme innocent un client dont vous saviez pertinemment qu'il était coupable ?
F.B. : « Etre avocat, c'est aussi faire de la pédagogie, lui expliquer quel est le meilleur système de défense pour lui. »
« Juge ? J'aurais eu trop peur de me tromper un jour »
NE : un criminel remis en liberté, ça vous inquiète ?
F.B. : « La justice est humaine donc faillible mais les remises en liberté de criminels pour des raisons de procédure restent exceptionnelles. Quant au taux de récidive des criminels qui sortent après avoir purgé de grosses peines, il est extrêmement faible. Ça casse la prison. Mais bien sûr il y a toujours ces exceptions dramatiques qui marquent l'opinion ».
NE : quels sont vos rapports avec la police ?
F.B. : « C'est partagé mais, c'est sûr, on ne fait pas le même métier ! Nous, on travaille sur le travail qu'ils ont réalisé. Avant, les pénalistes étaient très mal vus mais les choses ont évolué : les policiers sont devenus plus professionnels, ils sont plus vigilants sur la qualité des procédures. Il y a une sorte de concubinage qui s'est instauré entre eux et nous. Pour ma part j'ai d'excellentes relations avec des policiers de la PJ, de la Sûreté, des commissaires locaux ».
NE : et vos relations avec les juges ?
F.B : Rien à redire. Une chose est sûre je n'aurais pas pu être juge. J'aurais eu trop peur de me tromper un jour »
NE : comment vivez-vous la pression médiatique ? Elle est aussi source de publicité pour vous ?
F.B : « C'est vrai qu'il y a aujourd'hui une forte médiatisation du judiciaire. Il faut être prudent : ça peut griser mais ça peut aussi détruire. Et puis trop de médiatisation éloigne aussi parfois les clients qui craignent que les avocats connus soient trop chers ! Nous sommes quelques avocats pénalistes du barreau de Lille à être aujourd'hui connus et à intervenir ailleurs en France. Je pense que c'est une bonne chose pour la métropole lilloise. Mais la crédibilité de l'avocat n'est pas faite par les media, elle découle du travail ».
NE : du talent aussi ?
F.B. : « Ça, c'est la plaidoirie.
Mais la qualité d'un avocat, c'est la manière dont il travaille ses dossiers ».
NE : vous allez régulièrement visiter les détenus. Qu'est-ce qui vous choque le plus dans les conditions de détention ?
F.B. : « La surpopulation carcérale est inhumaine, scandaleuse. Et ce ne sont pas les gardiens en cause. A Valenciennes j'ai vu huit femmes dans une même cellule avec tout ce que ça engendre de promiscuité, de violence. Régulièrement, la France est condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme. Rien ne se fait non plus pour préparer correctement la réinsertion. La détention provisoire ça doit rester l'exception. Malheureusement la politique répressive actuelle ne fait que remplir encore davantage les prisons ».
NE : si vous aviez la possibilité de prendre une mesure immédiate pour améliorer le fonctionnement de la justice ?
F.B : « Sans hésiter la limitation de la détention provisoire ; c'est toujours la liberté qui doit demeurer la règle. Je suis aussi partisan de la suppression des juges d'instruction : la preuve a été faite que ça ne fonctionne pas bien. Sans forcément tomber dans un système à l'américaine, on pourrait donner des moyens supplémentaires à la défense ».
Outreau : « Dans le regard d'Odile, il y avait une peur terrible. »
Quand vous débarquez dans l'affaire d'Outreau, est-ce que vous comprenez immédiatement, qu'il se passe quelque chose d'anormal dans ce dossier ?
Frank Berton : « Ce dossier, je l'aborde uniquement par le prisme d'Odile (ndlr : Odile Marecaux, accusée d'avoir violé des enfants et qui sera acquittée). Sa garde à vue se termine quand je la rencontre. C'est une mère de famille effondrée, accusée d'être pédophile et de consommer des enfants de manière quotidienne. Dans son regard, il y a une peur terrible. Elle sait déjà qu'elle est prise dans un engrenage qui va la détruire. Odile hurle son innocence. Ce jour là, mon premier travail est de lui expliquer pourquoi on est là, ce qui va se passer, qu'elle va être présentée au juge et que son incarcération est demandée. Elle va s'évanouir. Je me souviens avoir d'avoir senti que les policiers qui l'accompagnaient se disaient, déjà, que quelque chose clochait. Il y avait une très grande humanité chez eux.
NE : puis commence cette fameuse et si décriée instruction d'Outreau.
F.B. : « Pendant sept mois, je vais la voir à la prison de Valenciennes. Je travaille le dossier avec Hubert Delarue qui défend son mari et, très vite, nous demandons la délocalisation de l'affaire. Pour changer de juge. Nous sentions que quelque chose n'allait pas. Il nous était très difficile d'avoir accès au dossier. La rumeur courait à Boulogne. Un sale climat. Et le sentiment, très vite, que l'instruction était menée exclusivement dans le sens voulu par le juge ».
NE : avez-vous, avec le recul, le sentiment que les avocats ont fait tout ce qu'il fallait pendant l'instruction et jusqu'au procès ?
F.B : « Je crois que oui. On a multiplié les demandes d'actes, de contre-expertises, de confrontations. Nous nous sommes relayés à la chambre de l'instruction pour les demandes de remises en liberté. D'habitude, on fait des mémoires de quelques pages. Là, ils faisaient 30, 40 pages. Au fur et à mesure, on reprenait l'évolution de l'enquête mais il n'y avait rien à faire.Toutes les demandes étaient rejetées. Systématiquement. On a très vite compris que Myriam Badaoui racontait n'importe quoi. Elle répondait invariablement oui au juge lors des confrontations. On sentait bien comment il induisait ses réponses. Elle avait mis en place un système de défense pour échapper à sa propre responsabilité : accuser d'autres personnes et, de préférence, des « notables » comme on les appelés. »
NE : aviez-vous conscience que ce procès allait prendre une telle ampleur médiatique ?
F.B. : « Honnêtement non. Avant le procès, il y avait eu deux articles seulement qui avaient vraiment tiré la sonnette d'alarme. Un dans Nord-Eclair, lors du renvoi devant la chambre d'accusation qui évoquait déjà des dérapages. C'est au moment où nous avisons une réquisition de non-lieu pour Odile de la part du procureur Lesigne. J'étais sûr ce jour là que son cauchemar était fini. Et bien non ! Le juge qui va prendre la suite de Burgaud, nommé à Paris quelques jours plus tôt, décide de la renvoyer devant la cour d'assises. Le Monde a également écrit, à cette époque, un article qui dénonçait les incohérences de l'affaire mais nous avons eu très peu de relais à cette époque ».
On ne nous a jamais écoutés
NE : on a beaucoup critiqué l'instruction du juge Burgaud mais n'est-ce pas un peu court si on cherche les responsabilités dans ce naufrage judicaire ?
F.B. : « Dupont-Moretti a une belle formule disant : « le tort du juge Burgaud a été de ne pas rester anonyme ». Il a tout fait pour ne pas le demeurer. C'est quand même lui qui a conduit l'instruction comme il voulait la conduire. Et il l'a conduite à cette faillite. Il était libre de prendre une autre orientation. Il était libre de douter des accusations de Myriam Badaoui et Aurélie Grenon, les deux personnes qui en accusaient une douzaine d'autres, sans compter ceux qui n'ont pas été renvoyés devant la cour d'assises d'ailleurs. »
NE : il y avait quand même les accusations des enfants ?
F.B. : « Oui, mais elles venaient en deux vagues. Une première accusant leurs parents et des voisins et une deuxième vague où on interroge les enfants en leur disant : « Ta mère dit que. » Je rappelle qu'il n'y a eu qu'un seul expert pour les 17 enfants ! L'affaire d'Outreau a été présentée comme le dossier Dutroux du Nord de la France, sans que l'on prenne l'avis de plusieurs experts. C'est quand même insensé. Et quand on demandait des contre-expertises au juge, il refusait. »
NE : qui sont les autres responsables ?
F.B. : « Les magistrats de la chambre de l'instruction n'ont pas l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience. Le dossier était trop volumineux ? La faute à leurs conditions de travail ? Ils ont validé le sens donné à l'instruction, confirmé les détentions. Quand le nouveau juge décide de renvoyer aux assises Odile et le mari de la boulangère malgré les demandes de non-lieu, la chambre de l'instruction a manqué de courage. Là, elle aurait du trancher. On a fait un pourvoi en cassation contre l'arrêt de renvoi. Il a été rejeté. On ne nous a jamais écoutés et personne n'a voulu faire le tri. On a laissé cela aux jurés. Je voudrais quand même saluer le président de la cour d'assises, M. Monnier, qui a laissé un énorme espace de parole à la défense pendant le procès et qui a permis que la vérité éclate. Il s'était bien rendu compte que ça ne collait pas ».
NE : le bruit court que les avocats vont prendre 20% sur les indemnisations des acquittés, soit beaucoup plus que ce qui se fait habituellement. Est-ce vrai ?
F.B. : « C'est totalement faux. Nos clients ont signé avec nous des conventions d'honoraires qui ne correspondent absolument pas à ce montant et qui ont été soumises au contrôle du bâtonnier. Quel besoin de tout salir en ramenant cela à la question des honoraires ? Ils sont conformes à ce qui se fait tous les jours ».
NE : êtes-vous sûr qu'il y aura, judiciairement parlant, un avant et un après Outreau ?
F.B. : Oui. Je suis optimiste. Tant au niveau du travail des experts que la façon d'appréhender la parole des enfants avec la prudence nécessaire dans ce type de dossiers. On ira vers la pluralité des juges dans les affaires difficiles, l'obligation après six mois de détention d'avoir un débat public. Des alertes s'allumeront avant le procès d'assises ».
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