Liberté du commerce ou discrimination ? Réponses sur « l'affaire du Quick Roubaix »
Ecrit par BRIGITTE LEMERY, LAKDAR BELAÏD ET WILFRIED HECQUET
Quand Quick Roubaix lance discrètement le burger halal, ça fait du bruit ! Ce test pratiqué dans huit villes françaises par la chaîne de fast-food fait grincer les dents des amateurs de burger bacon et des politiques qui montent au créneau. Les pour et les contre s'affrontent sur internet (1), avec des arguments pas toujours très rationnels. Nous avons donc voulu faire la part des choses, entre fantasmes et réalité. Pour que chacun puisse juger en connaissance de cause.
1. Comment « l'expérience » a-t-elle tourné à la polémique ?
Quick lance en novembre 2009, dans la plus grande discrétion, un hamburger à la dinde halal, conforme aux règles de l'islam, à la place du burger bacon.
Au fast-food de Roubaix (le seul de la région), mais aussi à Toulouse, Marseille, Villeurbanne et en région parisienne. Chez Quick, cette « expérience », dans huit de ses 350 fast-foods français, est d'abord annoncée comme complémentaire de l'offre traditionnelle. Mais dans les faits, à Roubaix, le burger au bacon a été retiré de la carte.
Rapidement, le test fait polémique et prend une dimension hexagonale, en marge du débat sur l'identité nationale et à la veille des élections régionales. La fronde part de Roubaix : le maire PS René Vandierendonck s'oppose à une « offre commerciale discriminatoire ». Après une tentative de conciliation lundi avec la direction régionale de Quick, la ville, qui refuse d'être stigmatisée et qui réfute toute pression de la communauté musulmane à Roubaix, saisit la HALDE (Haute Autorité de lutte contre les discriminations) et alerte la Caisse des dépôts et consignations, actionnaire « public » majoritaire de Quick. Elle envisage un constat d'huissier à l'encontre de la chaîne de restauration rapide et étudie toutes les voies juridiques avec un ténor du barreau, Frank Berton.
2. Comment Quick se justifie-t-il ?
En décembre, La Voix du Nord avait publié un premier article, annonçant l'arrivée de burgers halal au restaurant de Roubaix au moment où l'enseigne menait une opération de promotion au niveau national sur un burger « Strong bacon ». Sur le site internet de la chaîne, on ne trouve aucune information sur « l'expérimentation des menus halal ». Difficile pour le consommateur qui se rend dans l'un des fast-foods concernés de savoir qu'il ne propose plus de produits au bacon.
En revanche, la direction de Quick a rapidement souligné que son choix de lancer une offre uniquement halal dans certains restaurants ne faisait suite à aucune pression des musulmans, mais correspondait bien à une volonté commerciale de la chaîne de s'adapter à une clientèle ciblée : « Il s'agit de tester l'intérêt commercial et la faisabilité technique des menus halal », mais aussi, selon Pascal Nys, le gérant, « d'essayer quelque chose qu'on nous réclamait depuis longtemps ». « Nous sommes en phase d'expérimentation et, pour mener ce test de manière plus simple, il a été décidé de tester l'intégralité d'une offre particulière dans ce restaurant. On a juste souhaité se concentrer sur une seule chose à la fois (parce que viande de porc et viande halal ne peuvent cohabiter sur le même grill) », précise Valérie Raynal, de la communication de Quick France.
Comme prévu, le test durera « au minimum six mois », et la direction de Quick promet de communiquer à nouveau après avoir fait le bilan de cette opération. Pour le reste : « Il s'agit de réactions de politiques auxquelles nous ne souhaitons pas répondre. »
3. Est-ce que ça marche ?
À 200 m du Quick roubaisien, un restaurant KFC (une autre chaîne) affiche depuis deux ans que toutes ses préparations sont à base de viande de poulet halal.
Jusqu'à présent, personne n'y avait trouvé à redire. Par ailleurs, les premières remontées chiffrées de l'opération menée par Quick à Roubaix feraient apparaître depuis décembre une hausse moyenne du chiffre d'affaires du restaurant de près de 30 %. Commercialement, le choix de Quick serait donc payant...
4. Qu'est-ce qu'une viande « halal » ?
L'alimentation « licite » est halal par opposition à « haram ». Dans le Coran, les principaux interdits alimentaires sont : la bête morte, le sang, la viande de porc et l'animal abattu au nom d'un autre que Dieu. Puis l'alcool. Comme les juifs, les musulmans pratiquent un abattage rituel. Son origine : « Il s'agit du sacrifice réalisé par Abraham à la demande de Dieu. La viande halal est issue d'animaux abattus selon ce rituel. Pour la majorité des musulmans, la bête doit être consciente au moment de l'abattage (certains mouvements acceptent l'étourdissement, sujet polémique en France et en Europe). » La bête doit être placée en direction de La Mecque. Au moment de l'égorger, le sacrificateur, musulman, doit prononcer « Bismillah », ce qui signifie « Au nom de Dieu ». On laisse le corps se vider de son sang jusqu'à la mort de l'animal.
En France, l'abattage rituel musulman est autorisé, effectué dans certains abattoirs. L'animal n'est pas étourdi et reste totalement conscient durant l'abattage, il doit être mécaniquement immobilisé. L'abattage rituel musulman doit être pratiqué par un sacrificateur habilité par un des organismes certifiés, agréés par le ministère de l'Agriculture. Seules la Grande Mosquée de Paris, celles d'Evry et de Lyon délivrent des certificats de sacrificateurs (150 E par an). Des sociétés de contrôle sont missionnées par les mosquées pour vérifier le respect de ces règles.
5. Quick peut-il être poursuivi ?
Oui, assure Frank Berton. L'avocat de la ville de Roubaix a d'ailleurs déposé sa plainte hier. « Elle est basée sur les articles 225-1 et 225-2 du Code pénal. Ces textes énoncent que constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques à raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille (...), de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » En clair, Frank Berton veut savoir pourquoi on « refuse » un service - le burger bacon - au Quick de Roubaix et pourquoi cette ville a été choisie par la chaîne pour une « expérimentation tout halal ». « Dans ce dossier, tout le monde est stigmatisé, conclut Frank Berton. Les musulmans et les autres. » « Non, souligne Thomas Deschryver, avocat spécialisé dans la grande distribution. Le fait que les produits soient 100 % halal n'interdit pas l'accès à tous. Il n'y a pas d'entrave. Nous sommes dans le cadre de la liberté du commerce et les études de marché sont également faites au regard du marché local. Il y a même des réglementations qui soulignent que le restaurateur doit s'adapter à la clientèle locale. Cela peut notamment apparaître dans les contrats de franchise. Il serait cependant intéressant de voir la HALDE s'auto-saisir de la question pour avoir son analyse. »