Halal - Un déjeuner au Quick de Roubaix

Ecrit par Marie Marvier

A Roubaix, on craint plus de voir se creuser le fossé entre les communautés qu’on ne polémique sur le hamburger lui-même.



Roubaix, jeudi, 13 h 25. Le Quick de la rue Gambetta (le seul du centre-ville) grouille de monde. Un effet des reportages diffusés le matin même sur toutes les chaînes de télévision ? « Pas du tout », répond Fatima, 22 ans, Roubaizienne et musulmane, attablée devant un Long beef, le fameux hamburger à la dinde fumée que certains ont avalé de travers. « Il y a plutôt moins de gens que d’habitude, à cause des vacances. »

« D’habitude », c’est-à-dire depuis le mois de novembre dernier, lorsque Pascal Nys, le directeur de la franchise Quick de Roubaix, a accepté de participer à l’expérience « hamburger halal », commencée à Toulouse en juillet avant de s’étendre à sept autres villes.

Hamburger au poisson

Un succès fracassant. Pascal Nys a même embauché vingt personnes en quelques semaines pour faire face à cet afflux de nouveaux clients !

« Dès le premier jour, la nouvelle s’est répandue, nous raconte Hakim, entouré de sa bande. Dans les quartiers, on s’est passé le mot par texto et on s’est tous retrouvé là. Fallait voir la fiesta ! » Il faut dire que dans cette ville à forte population musulmane, beaucoup ne consommaient jusqu’ici que les hamburgers au… poisson !

A 10 ans et demi, devant son cheeseburger, la jolie petite Kenza a des étoiles dans les yeux et les papilles qui dansent : « C’est trop bon ! ».

Son petit frère Karim, quant à lui, n’ouvre la bouche que pour engouffrer un énorme Giant. Leur père, Kilifa, ouvrier de 51 ans, lui, ne mange pas halal : « Mes enfants ont choisi, je les laisse libres. Mais tout de même, cette polémique, c’est dommage, il ne faudrait pas que ça divise trop les gens. »

Une opération commerciale

Malheureusement, ça divise. Depuis dimanche, la ville ne bruisse plus que de cela. Dans la salle du Quick éclairée au néon, le sujet est sur toutes les lèvres. « Certains se plaignent que la dinde fumée remplace le bacon, mais qui s’est demandé si on n’en n’avait pas ras-le-bol de ne manger que des fishburgers ? » s’interroge Abdel, un père de famille, barbu et manifestement très pratiquant.

« D’autant plus qu’il y a un Quick classique à 10 mn de métro d’ici », renchérit Souria, 28 ans, qui n’était jamais venu avant ces dernières semaines.

Laura, 18 ans, ni musulmane, ni maghrébine, juste une fille de son temps lassée des débats sur l’identité nationale et l’immigration, ajoute : « Ce n’est même pas une question de saveur ! Si on ne le sait pas, on ne fait pas la différence. »

Installé contre la baie vitrée avec ses deux petits garçons, Stéphane, un commerçant belge de 34 ans, ignore tout de cette polémique qui n’a pas franchi la frontière, pourtant toute proche. Nous lui expliquons qu’il mange un hamburger halal. Ça ne semble pas le tracasser plus que ça.

Néanmoins, il confie : « C’est quand même dommage qu’il n’y ait pas de menus pour les goûts de chacun. » A peine croiserons-nous à l’entrée, un couple scandalisé devant l’affichette – seul panneau informatif du restaurant – qui avertit les clients du changement. « Vous n’entrez pas ? » demande-t-on. « Ça ne nous intéresse pas », bougonne monsieur en se détournant, pressé par madame.

Du côté de la direction roubaizienne de Quick, cette surmédiatisation commence à lasser. Elle ne s’exprime plus. L’opération n’était ni religieuse, ni ethnique mais commerciale.

En Novembre, précisément, la chaîne pur halal Flash Burger avait ouvert une antenne juste en face. Une sacrée concurrence dans ce quartier populaire, à deux pas du cinéma et du magasin de vêtements McArthurGlen, connu pour ses soldes monstres.

Autant dire que la proposition de la direction générale de Quick tombait à pic. Pascal Nys s’était d’ailleurs déclaré, dans La Voix du Nord, « heureux de pouvoir tester quelque chose qu’on (lui) réclamait depuis longtemps ». A l’époque, personne ne s’en était offusqué. « On n’était pas à deux mois des élections régionales ! » s’amuse Tounes Rahim, conseillère municipale des Verts à la mairie de Roubaix, croisée sur place. Pas dupe.

La jeune femme se souvient notamment qu’avant les régionales de 2001, alors qu’elle était à la mosquée en train de prier le jour de l’Aïd, elle avait vu débarquer le maire socialiste René Vandierendonck dans le sanctuaire pour un quasi-meeting. Il s’était alors présenté comme le maire de « la ville du tissage et du métissage ».

Mais l’heure tourne, le restaurant commence à se vider. Poussant la conscience professionnelle jusqu’au bout, nous commandons le fameux Long beef – pas grande différence, en effet – et… une bière. Une bière ? ! Pas si halal que ça, finalement, le Quick de Roubaix…

(*) Le prénom a été modifié.