Entretien de Laurent Guimier, journaliste Opinion, avec le Professeur Jean-Michel DUBERNARD
Laurent GUIMIER :
L'hôpital de Valenciennes condamné pour avoir transfusé une femme Témoin de Jéhovah contre son gré. L'affaire fait grand bruit, voilà des tracas judiciaires en plus pour les médecins. Le professeur DUBERNARD, chirurgien à Lyon, a opéré de nombreux Témoins de Jéhovah : pour lui, quoi qu'il en coûte, il faut toujours respecter la volonté du patient.
Professeur Jean-Michel DUBERNARD :
A partir du moment où un sujet adulte, sain d'esprit, prend une décision, je crois qu'il faut clairement la respecter. Alors moi je suis impliqué dans la chirurgie des Témoins de Jéhovah depuis 30 ans, j'ai toujours essayé de respecter la volonté de ces patients à partir du moment où ils avaient compris, correctement, les informations qu'on leur avait fournies. Nous, on fait à Lyon des greffes de reins, des greffes de foies : chez des Témoins de Jéhovah, les greffes de foie c'est une opération où du sang est perdu très souvent en quantité importante et peut-être parce que l'on est encore plus attentif qu'à l'accoutumée, on a. moi je n'ai jamais eu de problèmes.
Laurent GUIMIER :
Mais alors on peut se dire : le problème c'est que l'on va tellement loin après dans le judiciaire que l'on pourrait après vous attaquer s'il y avait un problème pour non-assistance à personne en danger.
Professeur Jean-Michel DUBERNARD :
Moi je sais que vis-à-vis des enfants, parce que les parents n'ont pas à se substituer à eux, dans ce type de situation, mais pour le reste je pense que si on est un homme qui respecte les autres, qui respecte leur dignité, il n'y a pas à hésiter, il faut aller dans le sens du patient. Vous êtes médecin, vous voyez une jeune femme de 24 ans mourir dans les suites d'une hémorragie après l'accouchement, c'est difficile de la laisser mourir, mais si on est, si on respecte la dignité de cette personne, si on est certain de son information, de sa volonté, je pense qu'il ne faut pas hésiter.
Laurent GUIMIER :
Oui, même si on pense au petit bébé qui vient de naître
Professeur Jean-Michel DUBERNARD :
Non, mais enfin vous posez le problème qui est extrêmement compliqué ou alors à ce moment là on supprime la liberté individuelle.
Toute la difficulté, moi, de mon expérience dans les discussions avec les Témoins de Jéhovah, c'est de s'assurer du fait que leu volonté est vraiment appuyée sur une conviction religieuse et que cette volonté est vraiment forte et ça n'est pas toujours le cas. Je me rappelle très très bien d'un cas très précis, avant une cystectomie, ablation de la vessie, le patient qui m'a fait revenir après en disant : " écoutez, bon, je vais parler devant ma sour, qui était sa sour aînée, mais si je saigne , passez-moi un peu de sang, je ne veux pas que ça se sache ".
Laurent GUIMIER :
Oui, c'est ça.
Professeur Jean-Michel DUBERNARD :
Alors moi je pense que le médecin on peut dire qu'il a tout à fait raison d'avoir pris en conscience la décision de transfuser pour l'empêcher de mourir parce qu'il était selon lui de la non-assistance à personne en danger, mais enfin la patiente a vu sa liberté non respectée.