Un jeune Roubaisien, las de huit mois de cavale, se constitue prisonnier pour meurtre

Ecrit par Eric Dussart

Il est midi. Assis à son bureau, Frank Berton regarde Yamine Ladghem, l'oeil noir et la voix rauque : « On y va ? » Face à son avocat, le jeune homme de 23 ans prend une profonde respiration, ferme un instant les yeux, puis se tape sur les cuisses, comme pour se donner un peu plus de courage : « On y va. » Un quart d'heure plus tard, ils sonnent à la porte du siège de la police judiciaire, à Lille, où Yamine Ladghem-Chikouche, recherché pour meurtre à Londres, vient se rendre, après huit mois de cavale.



Le film de ces huit mois repasse devant ses yeux. Sa vie a basculé le 6 juillet 2009, dans le quartier d'Islington, au nord de Londres. Il vivait là-bas depuis cinq ans, de petits boulots apparemment - il ne veut pas en dire beaucoup plus. « Un soir, je suis allé voir un ami, et en sortant de chez lui, j'ai été accosté par un homme qui tenait un couteau avec une lame de 20 centimètres. » Cet homme, c'était John Duncan Mac Rae, 55 ans, silhouette famélique et hirsute sur l'avis de recherche de Scotland Yard. « Un toxicomane que je connaissais de vue », dit Ladghem.

Son récit parle d'un sentiment d'agression, d'une empoignade et finalement, dans le corps à corps inégal entre le jeune homme costaud et le fragile quinqua, d'un coup de surin mal placé. « L'ami que je venais de voir est sorti de chez lui, alerté par le bruit, il m'a dit de me sauver, qu'il appellerait une ambulance, et j'ai paniqué. »

Un choix

Son regard sombre ne bronche pas. Il veut convaincre. Il dit : « Pendant des heures, j'ai prié pour qu'il ne meure pas. » Mais Duncan est mort. Et Yamine Ladghem-Chikouche, le gamin de Roubaix issu d'une famille méritante, a fui Londres, l'Angleterre, et il est revenu chez lui, pour entrer dans la clandestinité.

« Mais c'est lourd. C'est trop lourd... » Il vient de contacter Me Berton pour lui demander conseil. Et l'avocat lillois lui a suggéré de se rendre, évidemment. Sur sa cavale, il est discret, mais on sait qu'il a gardé des contacts en Angleterre : « Les journaux m'ont fait passer pour un monstre, là-bas. Un tueur au sang-froid. Mais je ne suis pas quelqu'un de mauvais. Je me suis trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, voilà tout. » Il raconte ses huit mois de fuite - « On se cache, comme un rat, on ne côtoie que des gens en cavale, qui ne se font surtout pas remarquer ... » - parle de sa mère, qui est âgée, et s'interrompt soudain, les yeux pleins de larmes : « Aujour-d'hui, c'est trop dur à supporter... » Le jeune homme à l'oeil sombre, au cheveu ras et noir, au verbe sûr et offensif, se tasse maintenant sur son fauteuil. L'heure avance, Frank Berton et Tony Marshall, son homologue anglais, le pressent du regard, c'est le moment qui approche. Celui où il choisira de perdre sa liberté. « S'il y a une justice, je retrouverai rapidement ma liberté. Et je crois en la justice, sinon je ne serais pas là... » Un temps, il avait été envisagé qu'il s'affranchisse du mandat d'arrêt international, pour se rendre directement à la police anglaise. Mais cela n'a pas été possible, la police française était à ses trousses. Comment passer le « Channel » libre ? Alors, il va se rendre à Lille. Ultimes moments de liberté au froid soleil de mars, sur les trottoirs de Lille, entre Tony Marshall, Frank Berton et Daphné Weppe, son assistante anglophone. À midi vingt, l'avocat lillois sonne, une voix nasillarde répond, et la porte s'ouvre. Yamine Ladghem-Chikouche n'est plus libre. En vertu d'un mandat d'arrêt international, il sera rapidement transféré à Londres, où il risque la perpétuité.