Une plainte contre les services secrets !
Ecrit par Eric DUSSART
Ils sont courtois, infiniment respectueux, et même un peu timides, au moment de prendre la parole.
Pourtant, ils sont déterminés. Leur colère coule sans un mot plus haut que l’autre, mais sans interruption non plus, pour peu qu’on les pousse à la livrer.
Mohamed Adachour et son fils, c’est sûr, souffrent encore. Les policiers de la DST sont venus les chercher au petit matin du 26 juillet, « dans le cadre de l’enquête sur les attentats de Madrid en 2003 », à grand renfort d’agents secrets surarmé, pour les rendre aux leurs trois jours plus tard sans un mot de remerciement, et ils n’ont pas goûté l’aventure.
« Je comprends que les policiers fassent leur métier, que la justice enquête », dit le jeune Ahmed. « En Espagne, ils ont voulu questionner mon oncle, ils lui ont tout bonnement demandé de passer au commissariat, ce qu’il a fait. S’ils avaient fait pareil avec nous, c’était super… »
« Sarko-show » ?
Mais ils n’ont pas fait pareil. Mais alors, pas du tout. Non contents de débarquer en force et en tenue d’assaut à 6h10, ils ont opéré devant un cameraman de France 2 et un photographe de l’Agence France presse… qui avaient été auparavant prévenus. Et voilà ce que la famille Adachour ne tolère pas !
« Il faut savoir que même le parquet de Lille n’était pas prévenu de l’opération, alors qu’il aurait dû l’être ! »
Maître Frank Berton, l’avocat de la famille, un rien piquant, en remet une louche. « Quelqu’un, à quelque niveau que ce soit, a décidé de prévenir la presse, de médiatiser cette intervention. C’est tout bonnement une violation du secret de l’instruction, et également une violation du secret professionnel. »
Et, décidément très en forme, il ponctue : « Un secret violé par un service secret, on est au paroxysme du délire ! »
Alors, hier, Mohamed et Ahmed Adachour ont déposé par l’intermédiaire de Maître Berton une plainte devant le doyen des juges d’instruction de Lille, pour violation du secret de l’instruction et violation du secret professionnel, contre la DST, représentée par son directeur, Pierre de Bousquet ; et également contre X.
« Nous voulons évidemment remonter aussi haut qu’il le faudra », dit Frank Berton. Et le nom est lâché : « Le ministre de l’Intérieur a-t-il été prévenu ? Etait-il au courant ? » Au moment de l’interpellation de ses clients, il parlait de « sarko-show », aujourd’hui, il dit que tout cela sent l’opération de communication à plein nez »…
Il est brai que cette… « opération » arrivait juste après les attentats de Londres, et que le lendemain – coïncidence – Nicolas Sarkozy était justement en visite au siège de la DST, tout sourire. Il y a de quoi se poser des questions.
D’autant que les deux hommes ont donc été relâchés sans plus être inquiétés, après « les vérifications de choses qui avaient déjà été vérifiées ».
« Ils avaient déjà toutes les réponses aux questions qu’ils nous ont posées », dit le jeune Ahmed. Et pour cause : « Nous avons su depuis que nous étions sous surveillance depuis un an et demi ! … » (…)
Traumatisés
Dominique Masse, le cameraman de France 2, confirme avoir bien été « prévenu par quelqu’un que je connais, à Paris », et qu’il a ensuite prévenu Philippe de l’AFP. « Eux ont fait leur boulot », dit Maître Berton ; l’interlocuteur de Dominique Masse, lui, pourrait bien risquer un an de prison et 15 000 € d’amende, si on se donne les moyens de le retrouver.
En attendant, Ahmed Adachour ne cache pas qu’il est toujours traumatisé : « J’ai pris rendez-vous ce matin avec un psychiatre. Dès que j’entends parler de ce genre d’enquête, j’ai des flashs, des angoisses, et j’ai perdu le sommeil. » C’est difficile, à vingt ans, de vivre sous le regard de ceux « qui disent qu’il n’y a pas de fumée sans feu, qui passent devant ma maison en la regardant comme si c’était un parc d’attraction »…