Une famille terrorisée pas un commando antiterroriste

Ecrit par HAYDEE SABERAN
Un père et son fils, arrêtés chez eux à Wervicq (Nord) par une trentaine de policiers, ont été libérés après trois jours de garde à vue.

Au mur, des photos de La Mecque, à côté du calendrier de la filature où travaille le père. Sur la table, café brûlant et sucre doré. Dans le salon, ils racontent. Mardi aux aurores, arrêtés au saut du lit par un commando cagoulé, ils étaient des terroristes. Vendredi, ils étaient libres, aucune charge contre eux, après trois jours de garde à vue. Mohamed A. ; 56 ans, marocain, ouvrier en France depuis trente-quatre ans, et Ahmed A., 20 ans, son fils, français et équipier chez MacDonald’s, habitants de Wervicq-Sud, près de Tourcoing, ont été entendus par le juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière mercredi, après une descente musclée la veille de la Direction de surveillance du territoire (qui s’est refusée vendredi à tout commentaire) dans leur maison, sous l’œil de France 2 et de l’AFP. Franck Berton, l’avocat des A., demande à Sarkozy «une lettre d’excuses à la famille » et dépose plainte pour violation du secret de l’instruction et du secret professionnel : « Je veux savoir qui, au ministère de l’Intérieur, a prévenu la presse. On ne fait pas de la communication sur le dos des braves gens. »

Mariage. Le fils d’un cousin de Mohamed A., Mohamed Belhadj, 25 ans, est recherché par la police espagnole depuis que l’appartement qu’il louait à Leganés en Espagne a hébergé sept des principaux suspects des attentats du 11 mars. Le 3 avril 2004, ces suspects se font exploser dans l’appartement, plutôt que de se rendre. On n’a pas retrouver de trace du corps de Mohamed Belhadj. Les policiers le soupçonnent d’avoir pris la fuite dans sa famille disséminée en Espagne, en France, en Belgique et aux Pays-Bas.

Il est 6h10, mardi. Le père entend des bruits. « Bouge pas ! Ouvre la porte, sinon, on la casse ! » Bousculade, cris : une trentaine d’hommes dans la maison, le jardin, « même dans les arbres », raconte Meriem, 21 ans , la grande sœur. Le père : « Je me suis dit, c’est des voyous, une mafia. » Les policiers leur parlent d’attentat : « Tu as hébergé un terroriste, tu as préparé sa fuite. » Le frère de Mohamed A., ouvrier en Espagne, a été entendu par les policiers après les attentats, et mis hors de cause, dit la famille. Les policiers visionnent alors sous les yeux des A. une cassette dans le magnétoscope : un mariage au Maroc, en août 2000. Le fameux Belhadj, sur une image : « Pourquoi vous l’avez pas dit ? » tonnent les policiers. « C’était la première et la dernière fois que je le voyais. Je lui avais demandé de préparer du thé pour les invités », se souvient le père. Le petit dernier, 12 ans, pleure. Sacs de farine éparpillés dans la cuisine. Le commando prend d’autres cassettes, les téléphones, de l’argent, les cartes bleues, démonte le coffrage de la baignoire. Le père : « Pourquoi vous cassez tout ? » Une policière : « C’est les allocations familiales qui paient. »

« Pression ». En garde à vue, le père entend les pleurs d’Ahmed derrière la cloison. Lui entend son père tousser. On reproche à Ahmed un voyage en Espagne de trois jours avec son frère Ismaël, 18 ans, en mars 2005. Ils apportaient à leur oncle une Mercedes bleu ciel (« qu’il a toujours », précise le fils). Pourquoi une voiture ? Pour aider quelqu’un à fuir ? « Pourquoi tu fais de la boxe thaï ? A la mosquée de Comines, l’imam est comment ? Tu connais des jeunes en Afghanistan ? Si on ramène un Coran, tu vas jurer ? » Il est giflé « une dizaine de fois ». On lui montre La Voix du Nord , son nom est cité : « T’es une star » On lui promet la prison : « T’es petit, t’es une mauviette. Sous les douches, ce sera : ça va, chéri ? Tu vas te faire violer ; tu te choperas le sida. » Il finit par balbutier que son père a eu Belhadj au téléphone et l’a même hébergé. « C’était la pression ». Puis se rétracte.

Le père se fait menotter à sa chaise. Puis on lui demande de rester debout trois quarts d’heure. Le juge Bruguière ne le voit que cinq minutes. Juste avant d’être relâché, un policier aurait fait machine arrière : « Je n’ai jamais vu un aussi bon musulman que toi. Tu dis la vérité. »