Deux mois après l’opération de la DST, la famille Adahchour essaie d’oublier
Ecrit par A.D.S.
« Nous avons perdu notre honneur »
Deux mois après avoir été interpellés comme de dangereux terroristes par la DST, le père de famille wervicquois et son fils tentent de se reconstruire. Ébranlée, la famille cherche toujours à comprendre. Pour l’heure les plaintes déposées par l’avocat, Maître Berton, n’ont rien donné.
C’est l’heure du goûter, les deux benjamins de la famille retrouvent les petits copains du lotissement autour d’un ballon. Ensemble, ils déploient des trésor de vie et d’insouciance. Loin, bien loin, de l’agitation qui s’est emparée de la ville le 26 juillet aux aurores lors de l’assaut du GIPN et des agents du contre-terrorisme français au domicile de cette famille franco-marocaine, sous les objectifs d’une caméra de France 2 et d’un photographe de l’Agence France Presse.
Après avoir fouillé la maison et saisi des photos de famille ainsi que des enregistrements vidéo, le père Mohamed Adahchour, 56 ans, ouvrier du textile, et son fils aîné Ahmed 20 ans, équipier chez McDo, sont alors emmenés dans les locaux de la DST pour suspicion de complicité dans les attentats de Madrid.
L’interrogatoire durera trois jours, ponctué par la visite du juge Bruguière, avant que les deux hommes ne soient finalement relâchés – en catimini – sans aucune charge retenue contre eux. Une opération intervenue quelques jours après les attentats de Londres et à la veille d’une visite officielle à la Direction de Surveillance du Territoire de Nicolas Sarkozy. L’avocat de la famille, Maître Berton, avait alors dénoncé cette opération comme un vaste coup médiatique, du « sarkoshow » selon sa formule.
Une plainte a été déposée début août auprès du doyen des juges d’instruction de Lille pour violation du secret de l’instruction et violation du secret professionnel, contre la DST, et contre X.
Une démarche rare qui met en cause la responsabilité de l’État.
Deux mois ont passé. Dans son jardin, Mohamed Adahchour cueille les derniers fruits encore suspendus à la douceur de l’automne naissant. « Il adore son jardin, il s’y sent bien », livre Meriem, la fille aînée. C’est elle qui a tout géré dans les heures qui ont suivi l’interpellation :la pression médiatique, la recherche d’un avocat et les contingences familiales. A 21 ans, la jeune femme s’endurcie.
Mohamed Adahchour n’a pas repris son activité professionnelles en raison de son état de santé. Il a retrouvé le sourire mais au dedans, le moral bat souvent du tambour : « Quand je repense à toute cette histoire, ça me serre le cœur. J’éprouve beaucoup d’amertume et je n’arrive toujours pas à comprendre ». Et d’interroger : « Ne croyez-vous pas que c’est en agissant de cette façon qu’on pousse les gens à la haine ? ».
Il évoque ce sentiment d’abandon et d’indifférence, cette douloureuse sensation d’être devenu apatride : « Je n’avais jamais ressenti cela avant. Le Maroc n’est pas intervenu dans toute cette affaire, la France l’aurait fait dans le cas inverse. Je vis en France depuis plus de 30 ans, j’ai fait le choix de travailler et de fonder ma famille ici pour au final être traité comme un terroriste. Je suis un étranger ici comme là-bas.Mais, dit-il, l’essentiel est de vivre dignement ».
(…)
« Les gens pensent tout bas qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Nous avons perdu notre honneur. C’est pour cela que nous attendons une réhabilitation officielle de la part de Nicolas Sarkozy », exprime Ahmed.
A la maison, il est souvent question des insultes, plus bêtes que méchantes, adressées aux plus jeunes de la fratrie dans la cour de récréation. « Quand les gamins entendent une sirène de police, ils taquinent mes fils. Ce n’est pas bien méchant mais ils en ont assez. Je fais en sorte que mes enfants ne grandissent pas avec un sentiment de révolte mais ce n’est pas facile », reprend M.Adahchour.
Il aura fallu ce coup du sort pour que d’anciennes connaissances se manifestent et que des amitiés se renouent. Les liens sont en revanche devenus plus distants avec la famille installée en Espagne ou au Maroc : « Les gens ont peur de s’appeler, peur des conséquences. Cette affaire a eu un tel retentissement que les membres de la famille ne se contactent plus comme avant. C’est triste », soupire Meriem.
Rien sur l’enquête
Concernant ce fameux Mohamed B. sur qui pesaient les soupçons des policiers au moment de l’interpellation, aucune nouvelle. Rappelons que cet homme, qui serait introuvable depuis les attentats de Madrid, avait assisté à un mariage au Maroc auquel était également conviée la famille wervicquoise en août 2000. Une rencontre que la DST a cherché à éclaircir, sans qu’aujourd’hui lumière soit faite ni sur ce personnage, ni sur un éventuel lien avec les attentats de Madrid.
La famille Adahchour voudrait comprendre. Pour oublier. Le traumatisme est encore très présent :
« Aujourd’hui, nous vivons avec le sentiment d’être surveillés tout le temps, dans la rue, en allant rendre visite à des amis…On devient parano » ,observe Ahmed. « Moi, je ne me retourne pas. Je redresse les épaules et je marche la tête haute » [...]