Les sept acquittés du procès d'Outreau reçus, hier, par le ministre de la Justice
Ecrit par Florence Traullé
La réhabilitation avant l'indemnisation
On les sentait extrêmement tendus avant de pénétrer dans le ministère de la justice. Les acquittés d'Outreau en sont ressortis satisfaits. Avec le sentiment d'avoir franchi un pas vers leur réhabilitation publique et l'assurance de toucher une avance sur les indemnisations qui leur sont dues.
Hier matin, 10h30, place Vendôme à Paris. A quelques mètres de la colonne et sans un regard pour les vitrines des boutiques de luxe qui entourent la place où siège le ministère de la Justice, ils arrivent les uns après les autres. Odile Marécaux, sourire crispé et visage tendu, avoue être sur les nerfs. Dans un souffle, elle explique : "J'essaye de remonter la pente mais je n'y arrive pas ". Comme en écho, Karine Duchochois confie : "Je ne vais pas bien".
Elle sourit pourtant aux caméras, aux appareils photo, embrasse l'un, échange quelques mots avec l'autre. De drôles de retrouvailles après ces neuf semaines passées à Saint-Omer, sur le même banc de l'infamie. Voici Roselyne Godard, cramponnée au bras de sa fille. Roselyne, elle qu'on appelait " la boulangère " . Mais Roselyne Godard n'est plus boulangère. David Brunet, l'ancien compagnon de Karine, n'est plus gardien d'immeuble. Odile Marécaux a fui la région pour se réfugier en Bretagne, là où elle vient de retrouver un travail d'infirmière scolaire. Ses deux plus jeunes enfants l'ont rejointe à la fin de l'été, ils ont repris l'école là-bas. Odile a eu du mal : "Je n'avais plus l'habitude des rentrées scolaires".
La tornade Outreau est passée par là. En les accusant d'avoir violé des enfants, en les incarcérant pour certains pendant près de trois ans, elle a fracassé leur vie et tous tentent de la raccomoder. Pierre Martel a repris sa licence de taxi à Outreau. " Il a besoin d'entendre ses clients lui dire qu'ils n'ont jamais cru qu'il avait fait ça", confie sa femme, qui ne l'a jamais lâché, n'a jamais douté de lui. Lui, laisse passer un grand silence quand on lui demande comment il va. Et finit par répondre : " C'est pas encore ça..."
Innocents et acquittés, ils auraient toutes les raisons de franchir la porte de la Chancellerie le regard droit. Pourtant, on les sent sur le qui-vive, comme si, encore, ils avaient quelque chose à se reprocher, des raisons d'avoir honte, de marcher tête basse. L'habitude peut-être...
Il est 11 h, les avocats battent le rappel. Ils attendent Daniel Legrand. Le père puisque son fils, " le gamin " comme il dit, a été reconnu coupable et sera rejugé en appel à Paris. Il ne dit pas grand chose, Daniel Legrand. C'est un homme de peu de mots. Il est ému. Et tendu.
Réparer l'injustice
Les huissiers du ministère dirigent acquittés et avocats vers le premier étage et les font entrer dans la salle où ils vont être reçus. Des chaises, installées en cercle les attendent. Les portes se referment. Les conjoints et les enfants restent à l'extérieur. Les conjoints et les enfants restent à l'extérieur. On leur sert un rafraîchissement, un café. Christine Martel est un peu amère. « On n'a pas pas assez souffert pendant trois ans. Nous, on n'est acquittés de rien », estime-t-elle. Mais vite, elle se reprend : « L'essentiel, c'est que Pierre soit là, avec le ministre ».
Un peu plus d'une heure plus tard, Dominique Perben, le garde des Sceaux, s'avance sur le perron du ministère. Il parle de « l'émotion » qui avait été la sienne « et celle de beaucoup de Français après le verdict ».
De la « volonté du président de la République de réparer l'injustice imposée ». Et évoque, en deux mots, la possibilité de « réformes » pour « faire en sorte que ça ne se renouvelle pas ».
La justice va-t-elle reconnaître qu'il y a une « faute lourde » comme le réclament acquittés et avocats ?
L'enquête et le travail de la commission que Dominique Perben a nommée après le verdict suivent leur cours. Pour l'heure, il est question d'avances consenties aux acquittés sur les indemnisations à venir car « la plupart, pour ne pas dire tous, sont dans des situations difficiles ».
Des excuses ? Ce n'est pas le sujet car, précise Dominique Perben, « le ministre de la Justice ne rend pas la justice ». Il préfère parler « d'attitude d'humilité ». Et ajoute : « Il y a beaucoup de souffrance ».
Cette souffrance, ce désarroi aussi, les acquittés ont tenté de l'exprimer chacun son tour. « Pas mal de monde a pleuré en s'exprimant . Roselyne avait sa larme. Christian avait les yeux rouges, raconte David Brunet qui s'est retrouvé assis à côté du ministre. C'était impressionnant. C'est pas rien. » Lui, ce qu'il a demandé à Dominique Perben, c'est tout simple. « Je lui ai dit : « Je ne sais pas si vous avez le pouvoir mais, si vous l'avez, rendez-moi mon fils ». » Son garçon de 7 ans qui vit toujours chez une assistante maternelle car David n'a pas retrouvé de logement, habite chez sa nouvelle petite amie. toujours à la Tour du Renard - « mais quatre bâtiments plus loin » - et doit se contenter d'un contrat emploi-solidarité concédé par la municipalité d'Outreau. Pas suffisant pour que son fils revienne vivre avec lui.
Odile Marécaux avoue avoir encore du mal à y croire, se retrouver ici, au ministère de la Justice, avoir pu parler, dire sa souffrance. « Jamais je n'aurais pensé ça. » comme jamais, cette mère de famille n'aurait pensé se retrouver, un jour, accusée de pédophilie. Franck Berton, son avocat, se félicite que Dominique Perben ait tenu à la fois des « propos de ministre et des propos d'homme. Il est touché par ce qui leur est arrivé ».
« Il y a du concret»
Karine Duchochois semble soulagée, elle qui prévenait avant la rencontre qu'il n'était pas question de se contenter de belles paroles : « Il y a du concret. La discussion a été très ouverte. On va m'aider à retrouver un emploi ».
Eric Dupond-Moretti, le défenseur de la boulangère qui, avant d'entrer à la chancellerie, rappelait que « même Dreyfus n' y a pas été reçu » , parle maintenant de ce rendez-vous comme d'un « épisode singulier. Tout a commencé par des magistrats qui n'ont pas écouté et ça finit par un ministre qui entend ». Pour lui, « la symbolique est extrêmement forte ».
Demain, les avocats des acquittés reviendront place Vendôme, cette fois pour parler indemnisations. Volontairement, le ministère n'a pas souhaité mélanger les genres. Hier, une rencontre qui sonne comme une réhabilitation publique et officielle. Ce mercredi, les questions matérielles, même si déjà, Dominique Perben a promis d'aider ceux qui restent, aujourd'hui, dans une grande précarité.
Il est passé 13 h. Les sept acquittés d'Outreau se rassemblent sur le perron du ministère pour une ultime photo. Les visages sont plus détendus. Pour eux, il s'est passé quelque chose d'important ici. Maintenant, il leur faut retourner à leur vie.
Vous avez dit dysfonctionnement ?
Hier matin, Maître Franck Berton devait plaider une affaire devant la chambre régionale de discipline de l'ordre des experts comptables, audiencée avant qu'il ne connaisse la date de l'entretien au ministère de la Justice où il accompagnerait sa cliente, Odile Marécaux.
Mercredi dernier, la date et l'heure du rendez-vous à la chancellerie sont confirmés. L'avocat s'empresse de demander le renvoi de l'affaire qui devait être plaidée devant la juge Isabelle Geerssen, qui préside la chambre commerciale. « Le motif de ma demande de renvoi était sérieux quand même ! », estime-t-il. Mais rien n'y a fait : la juge n'a eu que faire de l'impossibilité pour Maître Berton de venir plaider son dossier. Il semblerait que les hautes autorités de la cour d'appel de Douai aient tenté de faire revenir la juge sur sa décision de maintenir l'audience hier matin. En vain. Le dossier a finalement été plaidé par un collaborateur de l'avocat lillois qui, dépité, constatait hier : « A chaque fois qu'il y a un dysfonctionnement, c'est toujours un comportement individuel ». Ça tombe bien, c'est un peu de ça qu'il était question hier à Paris. Des dysfonctionnements.
Fl. T.