Le grand jour de la « réhabilitation nationale »

Ecrit par E.D
Au bout de la rue de la Paix, au moment de déboucher sur la place Vendôme, on bute sur un attroupement. Quelques dizaines de personnes, curieuses, un rien excitées, fixent la façade de chez Cartier, et surtout Gérard Lanvin, Jacques Villeret et Gérard Darmon, qui tournent là quelques scènes de leur prochain long métrage. Un peu plus loin, vers le milieu de la place, un petit homme au teint hâlé, les jambes un peu arquées et le sourire charmeur, fait se retourner les sexagénaires. Pour quelques jours à Paris, Raymond Kopa passe par là, toujours disponible à la main qui se tend et curieux de tout.
De la bousculade, par exemple, qui prend corps petit à petit devant l'entrée du Ritz. C'est le milieu de la matinée. Un à un, les sept acquittés du procès d'Outreau arrivent et, comme à Saint-Omer, les cameramen et photographes se précipitent.

Salon d'honneur
Ils en ont pris l'habitude, forcément. Pourtant, ils sont toujours aussi timides. Aussi discrets. De légers sourire, des signes convenus aux têtes connues qu'ils retrouvent là, mais surtout, surtout, pas le plus petit mouvement d'ostentation. On les sent même un peu impressionnés, hésitants. Pour un peu, on croirait que ce sont eux qui viennent présenter des excuses.
Avec ses plus proches collaborateurs, le garde des Sceaux les reçoit dans le salon d'honneur. Lustres éclatants et peintures monumentales. Ils en ont les mâchoires serrées. Les voltaires sont installés en rond, ils y prennent place doucement, sagement, juste rassurés par leurs avocats, même si certains sont à peine plus à l'aise. Ceux qui le sont n'ont qu'un mot à la bouche : «Historique. »
« Même le capitaine Dreyfus n'a pas été reçu par le ministre de la Justice », répète Eric Dupond-Moretti. Et les portes immenses se referment. On craint un peu que la discussion qu'elles cachent soient guindée, un peu bloquée, mais une heure plus tard, quand Dominique Perben apparaît le premier, on comprend qu'il leur a parlé franchement : « Je tenais à ce que cela soit un geste d'estime à leur endroit, une attitude d'humilité de la part du ministre de la Justice. »
Et c'est bien ainsi qu'ils l'ont ressenti. « Chacun notre tour, un à un, nous avons pu exposer nos propres problèmes », dit Pierre Martel, qui avait parlé, avant d'entrer, « d'une réhabilitation nationale ». « Et c'est lui, spontanément, qui nous a proposé une avance sur indemnités », s'étonne presque Odile Marescaux. « Cela, on ne l'espérait même pas », souffle Karine Duchauchoy qui, comme tous les autres, avoue du bout des lèvres que, dans sa situation actuelle, elle en a bien besoin.
Alors, après avoir entendu M. Perben leur exprimer sa volonté « et celle du président de la République de faire en sorte que la société puisse réparer l'injustice qui leur a été imposée », ils se sont livrés. « Il a donné la parole à tout le monde », dit Pierre Martel. « Tout le monde a dit ce qu'il avait à reprocher à une certaine personne. » Les oreilles du juge Burgaud ont dû siffler.
Christian Godard a expliqué dans quelles conditions sa fille Anne-Sophie, qui avait tenu à accompagner ses parents, avait été interpellée au sein même de son établissement scolaire, pour être interrogée au sujet de celle que l'on a si souvent appelée « la boulangère » et son mari. « Ils ont pour le moins manqué de tact, ils auraient pu attendre qu'elle soit rentrée à la maison », lâche M. Godard. A son côté, sa fille cache mal qu'elle en souffre encore. « Je lui ai également expliqué que j'étais allé à la cour d'appel de Douai avec deux non-lieux et qu'un juge m'a renvoyé tout de même devant la cour d'assises en deux minutes, sans même ouvrir le dossier ».
David Brunet et Karine Duchauchoy ont parlé de leur fils, toujours placé en famille d'accueil. « Pour pouvoir le reprendre avec moi, comme nous le souhaitons tous les trois, il ne me manque qu'un logement, explique le jeune homme. M. Perben a demandé au directeur des affaires sociales de faciliter les choses. »

Irréel
Roselyne Godard, toute nouvelle présidente du Comité de soutien aux six autres accusés qui seront rejugés à Paris, n'a pu s'empêcher d'en toucher deux mots au ministre. Et de lui parler de sa fille, elle aussi. Comme Daniel Legrand, l'ouvrier qui a repris sont travail comme avant, a parlé de son fils. « Il devrait être là, non ? ».
Comme Odile Marécaux, encore toute étonnée d'avoir « osé » insister sur tous ces éléments à décharge qu'on n'a pas voulu entendre, à l'instruction.
C'était presque une autre époque. Tout cela paraît tellement irréel, ici. Tellement anachronique. « C'est une histoire qui a commencé par des magistrats qui n'ont pas écouté et qui se termine par un ministre qui entend », a voulu conclure Maître Dupond-Moretti. « Je crois que tout est dit. »
Alors que les six accusés attendent un procès en appel qui devrait se tenir au printemps à Paris, ces sept-là respirent Encore de longs combats en perspective.

Pas content. Mais pas content du tout, Franck Berton, au moment d'arriver à la Chancellerie : « Je devais plaider ce matin devant la chambre régionale de discipline des experts comptables. J'avais naturellement demandé le renvoi, comme cela se pratique communément, et je pense avoir été appuyé par le premier président et le procureur général de la cour d'appel de Douai. Mais, par une décision isolée, la présidente de cette chambre a refusé de renvoyer l'affaire et je n'ai pas pu défendre le client qui m'avait fait confiance ».
L'avocat lillois y voit « un nouveau dysfonctionnement isolé d'un juge tout-puissant comme celui qui n'avait rien écouté de nos demandes d'actes lors de l'instruction de l'affaire d'Outreau ». Au point qu'il en a touché deux mots au ministre, « puisqu'on était là pour évoquer ces fameux dysfonctionnement ». Et de se lamenter : « Mais qu'est-ce qu'il va falloir de plus ? ».
Il faudra travailler, c'est sûr, comme le fait actuellement la commission nommée par Dominique Perben, et qui doit rendre ses conclusions en fin d'année. En attendant, les sept avocats des personnes reçues hier au ministère seront de nouveau place Vendôme dès demain, afin d'évoquer avec les services du ministre l'éventualité d'une reconnaissance d'une faute lourde par l'Etat, qui influerait sur les indemnisations.
Au sujet de la détention provisoire, la décision appartient au premier président de la cour d'appel de Douai, mais le quantum de ces indemnisations serait réévalué par la reconnaissance d'une faute lourde de l'Etat. Le chemin peut être long, jusqu'au règlement final, car il s'agira d'évaluer pour chacun des acquittés, et éventuellement de leurs familles, le préjudice matériel et le préjudice moral subis. Heureusement, Dominique Perben a annoncé hier que des avances sur ces indemnisations seront accordées, « car beaucoup, pour ne pas dire chacune, de ces personnes sont dans des situations personnelles délicates ».