Aux innocents d'Outreau, Perben compatissant

Ecrit par FLORENCE AUBENAS et DOMINIQUE SIMONNOT
Les sept acquittés du procès étaient reçus hier à la chancellerie.
Ils ont de nouveau souligné les failles de l'instruction.
Sur la place Vendôme, du côté de chez le bijoutier Cartier, se tournaient hier matin les scènes d'un polar avec Gérard Lanvin. Un peu plus loin, c'est un des épisodes du feuilleton d'Outreau qui se jouait, du côté de la chancellerie, avec en vedette le sept acquittés.
Pour cette tumultueuse affaire de pédophilie, on en était hier au moment où Dominique Perben, ministre de la Justice, tombe dans les bras - et avec de vraies larmes - des sept innocentés. Chacun l'aura compris, c'est une sacrée revanche pour eux après trois ans d'humiliations, d'emprisonnement.

Auparavant, dans la même série, la France avait suivi l'arrestation d'un réseau à Outreau en 2001, les accusations de viols d'enfants dans une ferme en Belgique avec participation des bêtes de la basse-cour, puis la révélation d'un meurtre. Vint le procès, où treize des dix-sept dans le box se disent innocents. Au fil des audiences, les accusateurs s'effondrent. Il n'y a ni cadavre ni Belgique, et, derrière ces ept ogres-là, apparaissent de braves gens. Le ministre les a assurés hier de son « émotion ». Il a promis que, pour « réparer l'injustice », il n'y aurait pas seulement ce « geste d'estime » symbolique, une première en France, mais aussi un mouvement plus matériel, bancaire cette fois (lire ci-après). «Il m'a eu l'air d'un brave type. A mon avis, il va tenir parole », a dit Daniel Legrand, 55 ans, ouvrier du bâtiment, accusé de gérer une filière de films pédophiles. « J'espère avoir des sous pour une voiture. Là, c'est pas pratique, un collègue passe me prendre pour aller au travail. » Et peut-être une maison. Sa famille vit dans un logement social sous les combles. « Si j'avais pas perdu tout ce temps en prison, j'aurais peut-être un rez-de-chaussée. »
David Brunet, 30 ans, a parlé de son fils, placé depuis trois ans. « Rendez-le moi si vous avez ce pouvoir. » Tout le monde a pleuré. « Et même des avocats. » Roselyne Godard, la boulangère, a évoqué les six autres, condamnés à Saint-Omer alors qu'ils nient aussi. « Nous étions treize innocents. » Ils seront jugés en appel en 2005. Pour le reste, les acquittés ont parlé de la même chose. Ou plutôt de la « même personne », comme dit Pierre Martel, le chauffeur de taxi. Car, pour eux, cette machine judiciaire a un visage. Il est un peu poupin avec la raie sur le côté. Cette machine a un nom, aussi. Elle s'appelle Fabrice Burgaud, juge d'instruction. « Dans tout le dossier, les accusateurs donnaient une seule date précise : la fête des Mères de l'an 2000, dit Christelle Martel, femme de Pierre. Mon mari était censé convoyer des enfants en Belgique. Le juge n'a pas pris la peine de vérifier notre emploi du temps. » Karine Duchochois : « Il voulait notre peau. Il faisait semblant de ne pas entendre ce qui ne l'arrangeait pas. Il faudrait une caméra dans le bureau des juges. »
Odile Marécaux : « Nous avions expliqué que le dimanche nous allions au temple. Il a noté « Etample », ville de Belgique que je ne connaissais pas, et n'a jamais voulu rectifier. »
Un hasard de calendrier voulait que Franck Berton, avocat d'Odile, plaide hier devant la chambre régionale de discipline des experts comptables à Douai. Il explique à la présidente, Isabelle Geersen, qu'il est reçu par le garde des Sceaux. Elle refuse de reporter l'affaire. Rien n'y fait, ni l'intervention de ses collègues, ni celle de la chancellerie. « Un comportement isolé, dit Berton. Mais, au fond, c'est comme ça que commencent les dysfonctionnements de la justice, à Outreau comme ailleurs : quand on devient spectateur de la décision d'un seul magistrat. » Eric Dupond-Moretti, l'avocat de la boulangère, explique qu'Outreau n'est pas ce qu'on croit. « Rien d'exceptionnel, au contraire. » Voilà bien le drame. « Il s'agit de l'ordinaire, du fonctionnement quotidien d'une institution qui n'a ni culture du doute, ni c'elle de la présomption d'innocence. Et qu'est-ce qui préoccupe aujourd'hui la magistrature ? Comment se protéger elle-même. »
Du côté des magistrats, justement : « On ne peut pas réclamer la détention provisoire à tout-va le matin, comme fait ce gouvernement, et pleurer le soir, dit Dominique Barella, de l'Union syndicale des magistrats. Si l'affaire est inadmissible, que le ministre aille au bout : qu'il propose un système restreignant la détention provisoire. » Prochain épisode mercredi : combien nos acquittés recevront-ils d'indemnités ?



L'argent, pour solde de tout compte
En mars 2001, Marylise Lebranchu, la garde des Sceaux, serre la main de Pierre Monoir dans la grande salle de la chancellerie. Il est l'homme qui s'est battu, des années, pour qu'enfin la justice se penche sur les disparues de l'Yonne. La ministre reconnaît que les autorités judiciaires sont coupables de « négligences » et de «dysfonctionnements». Deux ans plus tard, 95 000 euros sont alloués, à titre de provision, à dix proches des sept jeunes filles disparues entre 1977 et 1979. Une somme versée par la commission des victimes d'infractions. Sans action judiciaire sur la base de la faute lourde du service de la justice. Selon la chancellerie, l'Etat est condamné plusieurs fois par an pour de graves dysfonctionnements de la justice, et dix procès en 2001 et vingt en 2002 se seraient achevés pas des transactions. « Et pourquoi pas, dit-on chez Perben, si l'Etat est certain d'être condamné ? » En 2000, après avoir été débouté par le tribunal, un père reçoit ainsi 300 000 francs (46 000 euros) pour une monstrueuse erreur d'un juge aux affaires familiales, qui avait confié à son ex-femme, souffrant de psychose hallucinatoire, la garde de leur fillette de 7 ans. La mère a tué, en 1996, l'enfant qu'elle prenait pour satan. Faute lourde aussi et 800 000 francs (121 960 euros) pour Nathalie, une des victimes de Guy Georges, violée, poignardée et laissée pour morte dans un parking en novembre 81 et dont la plainte est classée en juillet 82 : « Le préjudice résulte à la fois de la perte d'une chance d'obtenir condamnation de son agresseur (.) et de l'impact des dysfonctionnements qui ont pu lui faire douter du rôle et du sens de la justice », notent les juges. Quant à ce couple de restaurateurs de Rennes, ruinés, en 1986, par une décision judiciaire « bâclée », ils ont reçu, quatorze ans plus tard, 180 000 euros.