Aux assises de Douai, le procès du meurtrier présumé de Franck Tavernier

Roubaix : un regard, un poignard.
Le 29 octobre 2000, un Croisien de 23 ans, Franck Tavernier, était mortellement poignardé par une bande croisée dans le métro. Un acte gratuit ? Une banale « incivilité » qui aurait dégénéré ? Le meurtrier présumé qui avait 16 ans au moment des faits est jugé à partir de ce lundi.

Deux groupes de jeunes qui se croisent, se dévisagent, se toisent. Un bras de fer rien qu'avec les yeux. Et puis sans que l'on sache très bien pourquoi, soudain on se vole dans les plumes. Un peu comme dans la scène du ballet de West side story. Sauf que là ça n'a plus rien à voir avec la comédie musicale...

On est le 29 octobre 2000. Il est 18 h. Au pied de l'escalator de la station de métro Epeule-Montesquieu, Franck Tavernier agonise sur le carrelage devant son frère, sa fille de deux ans et trois amis impuissants.

Franck allait avoir 23 ans. Onze coups de couteau au total, au visage, à la tirait droite et surtout dans l'artère pulmonaire. Toute l'agglomération est atterrée. Des gerbes de fleurs sont déposées au pied de l'escalator.

Passée la stupeur, on se pose une foule de questions : les stations de ce métro entièrement automatisé, sans présence humaine, sont elles adaptées aux nouvelles formes de violence urbaine ? Une chose est sûre : le passage à l'an 2000 n'a aucunement servi de barrage à la haine.

Bruno Mégret était présent aux funérailles de Franck. On ignore si le chef de file du MNR a apprécié que l'office en l'église Saint-Pierre, noire de monde, soit ponctué de chansons de Bob Marley auquel le défunt vouait une admiration sans faille...

Il fallait s'y attendre : la mort de Franck a imprégné des mois durant le débat politique et la campagne des municipales. Au point que les maires de Roubaix, Wattrelos et Croix démarchèrent le ministre de l'Intérieur pour obtenir l'ouverture d'un commissariat de proximité près de la station, commissariat dont la construction n'est toujours pas engagée. Au point que la famille de Franck fut obligée de sortir de son silence pour récuser à une organisation d'extrême droite le droit d'utiliser sa douleur. Au point que les agressions avérées ou imaginaires survenues par la suite dans le métro entraînèrent pétitions et manifestations.

Une expédition punitive ratée ?
Un dimanche gris et humide juste avant la Toussaint. Des jeunes qui s'ennuient ferme. Un ennui mortel, un ennui assassin. Rachid (1) a 16 ans. Son cousin Moktar, trois de moins. Moktar en compagnie de deux autres adolescents, traîne sa nonchalance en début d'après midi près de la mairie de Croix. Il y a là d'autres jeunes qui jouent au foot dans la station de métro.

Moktar et ses copains, dans un premier temps, tapent eux aussi dans le ballon avant de faire les poches des autres adolescents. Et c'est comme cela que Moktar se retrouve avec un couteau... Le temps est long le dimanche à Roubaix. Moktar fait à présent le pied de grue à la station de Mongy près du lycée Baudelaire. Un couple attend le tramway. Moktar essaie de le « taxer » d'une cigarette. Le couple refuse. Le ton monte. Moktar prend une gifle. Il n'est pas content du tout. Il promet des représailles. Appelle sur son téléphone portable son grand cousin. Rendez vous est pris à l'Eurotéléport. Rachid arrive avec des renforts : deux autres adolescents et la sueur de Moktar, tous mineurs d'âge. Mais le couple à punir n'est pas là. La bande, faute de pouvoir venger Moktar, décide de retourner à l'Epeule. Par le métro. Et c'est là, en remontant par l'escalator que la bande croise Franck et son entourage qui descendent...

Pour tuer ?
La suite ? Plutôt confuse. Il est ainsi difficile de déterminer à quel moment le couteau de type « papillon », volé à Croix, est passé de la poche de Moktar à la main de Rachid. Et ce qui a poussé ce dernier à s'en servir. Un différend à cause d'une nouvelle « extorsion » de cigarette ? Un regard de Franck Tavernier qui aurait incommodé la sour de Moktar ? Des .insultes ? Toujours est-il que, au bas de l'escalator, ceinturé par Moktar Franck aurait été frappé plusieurs fois par Rachid et ce malgré l'intervention d'un usager du métro qui avait tenté de s'interposer. Rachid s'est blessé au cours de la rixe. Saigner, c'est perdre la face, c'est la honte. Est-ce ce sentiment qui a éveillé un désir de vengeance ? Rachid serait revenu auprès de Franck en train de se relever. Et c'est là qu'il lui aurait porté le coup fatal. Dans l'intention de tuer ?

C'est là le noud de l'affaire. Le 29 octobre, tout s'est passé en accéléré : deux ou trois minutes. A la cour d'assises qui siègera à huis-clos, la scène sera vécue au ralenti. Avec arrêts sur images. Face à face, pour représenter la famille de Franck, Me Berton et Lejeune et pour défendre Rachid, Me Dupond-Moretti.

« Le vrai regard, c'est celui qui épouse I'autre, qui place sa confiance en lui », avait affirmé l'abbé Jacques Debliquis lors des funérailles de Franck. Après le procès de la tournante de Roubaix, se pose une nouvelle fois la question : quel regard la jeunesse porte-t-elle sur elle même. Si on peut tuer pour une cigarette ou un regard, faute de fraternité, notre monde est-il condamné irrémédiablement à la cécité ?

(1) Pour respecter la loi sur la protection des mineurs, les prénoms des jeunes mis en examen ont été changés.