« Cela n'a rien à voir avec la pédophilie »
Ecrit par Eric Dussart
Au beau milieu de ce procès tendu, dramatique, par moments ...
, Alain Reisenthel, avocat du conseil général du Pas-de-Calais (administrateur ad hoc des enfants mineurs) interpelle la grand-mère de ses clientes : « Pensez-vous qu'un enfant victime d'inceste puisse continuer à aimer son père, madame ? » - « Certainement pas ! » - « Eh bien si ! C'est un grand classique. » Car il y a des classiques. En habitué, Me Reisenthel risque une esquisse : « On est souvent dans des milieux modestes, dans un contexte d'alcool. » Avec son confrère Raphaël Théry, ils poursuivent : « Il y a des terreaux incestueux. Des familles où les valeurs et l'équilibre bougent. Le père devient le copain, la mère la copine, la grande soeur la mère... » Et le plus souvent : « La personne violée dans son enfance reproduit. J'ai déjà vu dans un procès quatre générations d'incestes. Mais quand un enfant se décide à parler, la ligne est brisée... » Mais c'est bien cela le plus difficile. « C'est cruel de dénoncer ses parents », dit Bruno Fengler, expert psychiatre. « L'enfant sait bien que la famille va exploser, qu'il n'y aura plus de Noël. Il faut un courage immense, ou vraiment n'en plus pouvoir, notamment de honte. » Voilà bien ce qui guette les victimes d'inceste : « Toute leur vie, ces enfants garderont un profond sentiment de honte - celle d'avoir suscité le désir chez leur père, leur grand-père... - et de culpabilité. »
De tous temps
Alors, ils attendent quelques mots de pardon. Ou au moins de reconnaissance. « Parce que, presque aussi forte que les conséquences des actes de nature sexuelle, il y a la blessure de nature affective », dit à la barre Annie Sanctorum, psychologue, elle aussi experte à la cour d'appel de Douai. « Quand c'est nié, c'est terrible... » Pour Bruno Fengler, l'inceste a toujours existé : « Déjà, chez les Romains, chez les Grecs... » Et il touche toutes les couches sociales. Pourtant, devant les cours d'assises, on voit peu de familles bourgeoises. « Ces familles-là ne s'adressent pas à la justice.
L'affaire se règle discrètement, en famille, puis devant un thérapeute. » Mais que dit-il, alors, à ces familles qui consultent ? « L'inceste n'a rien à voir avec la pédophilie. Celui qui viole son enfant, son petit-enfant, ne jouit pas de la douleur de l'autre. C'est pas qu'il ne l'aime pas, mais plutôt qu'il l'aime mal. Ou qu'il l'aime trop : on est dans quelque chose qui a dérapé. » À son tour, il se risque au portrait-robot : « Huit fois sur dix, on a affaire à un homme qui n'a pas les capacités à aller séduire les femmes de son âge. Et qui a une compagne pour qui la sexualité est devenue une corvée. Souvent, d'ailleurs, la mère se doute et se cache les yeux... » Et comme Annie Sanctorum, il souligne qu'on ne peut envisager de soins que si l'intéressé est d'accord. La victime, elle, met souvent beaucoup de temps à guérir : « Sa vie en porte trace longtemps. La moindre caresse d'un compagnon, d'un époux, reste douloureuse. Ce sont les dégâts que cause une sexualité imposée... »