Outreau : Enquête sur un juge déjugé

Hier chouchouté par sa hiérarchie, Fabrice Burgaud est aujourd'hui le symbole d'une justice qui se trompe et brise des innocents. Mais est-il seul coupable du fiasco judiciaire ?

Il officie dans un bureau obscur du palais de justice de paris. Pour y accéder, il n'emprunte pas les escaliers monumentaux. Il passe par derrière. Par une modeste porte près de laquelle gît la statue d'un ange décrochée de la Sainte-Chapelle, sise à proximité et en cours de rénovation. Une idole déchue, comme lui. Fabrice Burgaud, le Torquemada d'Outreau, travaille au service de l'exécution des peines du parquet depuis un an. Un poste dans l'ombre. Ex-héros de la magistrature, il est aujourd'hui le symbole honni d'une justice qui se trompe et brise des innocents. La commission parlementaire chargée d'enquêter sur ce désastre judiciaire, et qui l'entendra dans les jours qui viennent, ne l'épargnera pas. Burgaud le sait. L'Inspection générale des Services judicaires l'a également cuisiné lundi dernier, toute une journée.

Fabrice Burgaud craint d' « être viré ». Il a fini par réaliser que sa hiérarchie l'avait « lâché ». L'étonnant est qu'il ne l'ait pas compris plus tôt. En novembre dernier, à la fin du second procès d'Outreau, lorsque le procureur général, Yves Bot, tient une conférence de presse improvisée ans l'enceinte de la cour d'assises, juste avant le verdict, pour dire ses « regrets » aux acquittés et dénoncer une « véritable catastrophe », Burgaud continue de s'illusionner. Le procureur ne peut pas l'avoir abandonné. C'est lui qui l'a fait venir au parquet de Paris à l'été 2002 comme substitut à la section antiterroriste. Une promotion pour le « petit juge » qui vient de démanteler ce que tout le monde croit être un monstrueux réseau pédophile. En plain syndrome Dutroux et au moment où la répression s'accroît contre les crimes sexuels.

Au printemps 2004, lors du premier procès à Saint-Omer, appelé à témoigner à la barre, Fabrice Burgaud déboule avec son escorte de gardes du corps. Et un chaperon, la conseillère en communication d'Yves Bot, qui ne le quitte pas des yeux. La veille, le procureur lui-même lui rend hommage sous les applaudissements, lors d'un colloque au Sénat. Mais sept des dix-sept accusés d'Outreau seront acquittés. Déjà, les failles béantes de l'instruction éclatent au grand jour. Et à la section antiterroriste ; le magistrat essuie régulièrement les sarcasmes des mis en examen ou de leur avocats. On le nomme à un poste moins exposé (où il s'agit tout de même de faire exécuter les peines de prison !). Le magistrat reste malgré tout sûr d'avoir eu raison.

D'où lui vient cette « psychorigidité et cette arrogance qui confine à l'autisme », selon l'expression d'un avocat qui l'a pratiqué ? De lui, on ne connaît pas grand-chose. Cheveux courts et bien peignés, tête de premier de la classe, le magistrat, âgé de 33 ans, a toujours protégé sa vie privée. Son existence est lisse. Mince son CV : né en 1972 en Vendée, reçu au concours de l'ENM en 1996, nommé pour son premier poste en juillet 2000 à Boulogne sur-Mer. Huit mois plus tard, il instruit l'affaire d'Outreau. Seize personnes sont mises en détention.

Un record rarement atteint pour un seul juge dans un même dossier. Certains juges échouent parce qu'ils sont paresseux. Ce n'est pas le cas de Fabrice Burgaud. Tard dans la nuit, la lumière est souvent allumée dans son cabinet. Un jour, sa femme de ménage l'a cru mort d'épuisement : il s'était endormi sur son bureau. Il n'a pas le temps d'avoir des amis, ni d'être courtois. Il fréquente peu ses confrères, discute sans doute de ses dossiers avec sa femme, elle-même magistrate au tribunal voisin de Saint-Omer. Bosseur et respectant scrupuleusement le secret de l'instruction. Le juge Burgaud n'est pas le juge Lambert, le magistrat de l'affaire Grégory. Ce n'est pas plus le manque de travail que la soif de médiatisation qui l'a perdu. « Plutôt le désir de plaire à sa hiérarchie », assure l'un de ses proches. L'affaire d'Outreau était « signalée » en haut lieu. Si elle se dégonflait, qu'auraient pensé ceux qui, à Paris, venaient de promouvoir le brillant magistrat ? Ainsi, Fabrice Burgaud a bouclé son dossier en août 2002, sans ciller (.)

Le juge Burgaud face aux acquittés
L'EMOTION suscitée par les dépositions des acquittés devant la commission d'enquête parlementaire, venue s'ajouter au climat de compassion qui entoure désormais le dossier d'Outreau, a son revers. Mercredi 18 janvier, le président de la commission, André Vallini (PS, Isère), a accédé à la demande des acquittés de pouvoir assister à l'audition prochaine du juge Fabrice Burgaud par les parlementaires. Le magistrat a lui-même souhaité être entendu publiquement, contrairement à d'autres, qui se sont pliés à la règle du huis-clos. Désigné comme l'un des responsables du fiasco d'Outreau, le juge Burgaud sera donc entendu dans une ambiance vraisemblablement très lourde et tendue.