La colère d'une acquittée après la mutation du procureur
LE PROCUREUR de l'affaire Outreau, Gérald Lesigne, n'avait pas été sanctionné par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Cette affaire, instruite entre 2001 et 2005, avait conduit à l'incarcération et la condamnation de treize personnes pour pédophilie.
Toutes avaient ensuite été acquittées. Jeudi dernier, le procureur a été prié de quitter le tribunal de Boulogne-sur-Mer par la ministre de la Justice, Rachida Dati, tout en conservant le choix de la future affectation. A l'annonce de cette sanction, Karine Duchochois, acquittée d'Outreau, aujourd'hui chroniqueuse sur France Info, réagit.
Que pensez-vous de la sanction prononcée par la garde des Sceaux?
Karine Duchochois. Je pense que ce n'est pas une sanction. J'ai entendu que M m e Dati était allée à l'encontre de la décision prise par le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui, lui, n'avait pris aucune décision disciplinaire. En y regardant de plus près, muter le procureur Lesigne dans une cour d'appel, de surcroît de son choix, alors qu'il voulait, de toute manière, quitter Boulogne-sur-Mer ne peut pas être considéré comme une sanction. La chancellerie se fiche de nous. Depuis le début, on nous raconte des histoires.
Qu'attendiez-vous comme type de sanction ?
Ce que je demande, c'est une sanction emblématique. Il faudrait dire à tous les protagonistes de l'histoire : « Vous vous êtes trompés, donc on vous sanctionne. » Je pense que c'est ça qui est important : leur dire qu'ils se sont trompés. M. Lesigne aurait pu avoir un blâme. Au lieu de cela, on lui accorde sa mutation alors qu'il est proche de la retraite. « Il n'y a aucune avancée »
Quel bilan dressez-vous depuis la mise en place de la commission d'enquête sur Outreau ?
Il n'y a aucune avancée. Le fiasco d'Outreau serait donc tout à fait susceptible de se reproduire. Tout ce malheur pour rien… On n'en tire aucune leçon. La commission d'enquête sur Outreau n'a servi à rien. Cela a juste coûté de l'argent au contribuable. Le vrai problème, c'est que les magistrats font leur travail sans prendre le risque d'être sanctionnés. Un juge, par exemple, a un pouvoir énorme, celui de décider de la liberté des gens.
Etes-vous encore en contact avec les autres accusés ?
Je suis restée proche de M. Godard, le mari de Roselyne Godard, qu'on appelait « la boulangère ». Nous sommes allés dîner chez eux, en famille, il y a quelque temps. Nous avons traversé la même épreuve et des affinités se sont créées. La plupart des accusés d'Outreau ont retrouvé leur vie d'avant… avec plus ou moins de séquelles.
Quelles ont été, pour vous, les conséquences de l'affaire Outreau ?
Pour moi, l'affaire Outreau a été un mal pour un bien. Ce que je suis devenue aujourd'hui, c'est aussi grâce à tout cela. Je suis une de ceux qui s'en sont le mieux sortis. Ce sont mes enfants qui ont été le plus touchés. Ils sont suivis psychologiquement. Présenter une émission sur France Info, être journaliste me permet d'avancer. Je veux faire changer les choses et je ne pouvais pas en rester là.
Qu'attendez-vous de l'avenir ?
J'attends de voir ce que cela va donner pour le juge qui a instruit l'affaire, Fabrice Burgaud. S'il n'est pas sanctionné, je demanderai rendez-vous à Nicolas Sarkozy. Je l'avais rencontré quand il était au ministère de l'Intérieur et il m'avait déclaré que des sanctions devaient être prises. Je lui avais dit : « Si vous êtes président, je reviendrai vous voir.» Il m'avait répondu : « Ce sera avec plaisir. » Je me ferai la militante de cette cause.