Affaire d'Outreau Six avocats qui accusent

Ecrit par Eric Dussart
Iils ont été les premiers à s’émouvoir. Les premiers à comprendre que cette affaire ne tenait pas la route, que le juge d’instruction ne faisait pas bien son travail, que leurs clients étaient pris dans un piège dangereux. Mes Frank Berton et Hubert Delarue ont été les avocats d’Odile et Alain Marécaux depuis le début de leurs ennuis. Depuis qu’au matin du 14novembre 2001, le juge Burgaud en personne a débarqué chez eux dans les conditions qu’ils ont encore racontées, mercredi (notre édition d’hier), pour les emmener et briser une bonne fois pour toutes ce qu’ils vivaient alors.
Les deux avocats sont assis côte à côte, devant la commission d’enquête parlementaire, aussi proches qu’à l’époque où, sur le ton badin qu’ils savent manier, ils répétaient: «Nous sommes mari et femme, nous, dans cette affaire.»

Vite compris

Cette fois, il n’est pas question de badiner, mais c’est unis– comme dans un mariage pour le pire– qu’ils chargent. Oh, on ne pouvait guère en attendre autre chose, depuis le temps qu’on les entend s’indigner de tant de dysfonctionnements, mais leurs exposés sont implacables, ici, parce que structurés, étayés, complets. Et légitimes: «Dès le 4février 2002, nous déposons une demande en délocalisation», rappelle Frank Berton. Soit moins de trois semaines après l’arrestation de leurs clients. Ils dénoncent alors «les difficultés de travailler avec le juge, et notamment d’obtenir des copies du dossier, ainsi que le climat délétère qui régnait au palais de justice de Boulogne-sur-Mer». C’est dire s’ils ont vite compris.
Cette requête, bien sûr, sera refusée. «Et ça ne sera pas la seule.» Ils en ont même une longue liste, qui prend, avec le recul et tout ce que l’on sait aujourd’hui, une sinistre résonance. Frank Berton, voix de basse et oeil de braise comme à l’habitude, parle en détachant ses mots: «Puisqu’on parlait de rapports sexuels monnayés, nous avons demandé qu’on examine les comptes de Myriam Badaoui et Thierry Delay. Il n’y a eu aucune expertise. Nous avons demandé qu’un transport ait lieu dans l’appartement, puisqu’on racontait que vingt ou trente personnes y déambulaient parfois pour des orgies, afin de voir s’il n’y avait pas une impossibilité matérielle. Ça n’a jamais été fait.»
Plus lyrique, comme toujours, Hubert Delarue a ses exemples aussi: «Mais il faut avoir lu les lettres de Myriam Badaoui au juge Burgaud, Mesdames et Messieurs!» Et il lit: «Vous m’avez promis la liberté si je parlais, mais j’ai déjà tout dit. Faut-il que je mente encore?»
On le sait bien: ces deux-là ont des valises pleines de griefs contre le juge Burgaud. Et même Aurélie Deswarte, la jeune collaboratrice de Me Berton, qui a longtemps travaillé aux côtés d’Odile Marécaux, et s’est heurtée au juge, tout aussi jeune qu’elle: «Il était impossible de travailler parce qu’on n’avait pas de copie du dossier. Nous ne savions donc pas ce qu’on reprochait à nos clients. J’ai fait souvent l’aller et retour entre Lille et Boulogne pour rien.» Et elle raconte, presque gênée, tellement timide, cette fois où on l’a menacée de la virer manu militari, parce qu’elle voulait continuer à faire son travail. Et elle raconte, encore, «l’impossibilité d’avoir le moindre contact avec lui, parce qu’il s’enfermait à clé dans son bureau»… Et puis, maintes fois, ils se sont heurtés aux magistrats de Douai. «La chambre de l’instruction, avec ses “copier-coller”, a invariablement confirmé tous les refus du juge.» Ce que Me Berton appelle «copier-coller », c’est une manière de s’attacher toujours aux mêmes raisons, mois après mois, «sans tenir compte de l’évolution de l’enquête».

Le cas Dausque

Les exemples s’enchaînent, les députés écarquillent les yeux, puis parle Caroline Matrat-Maenhout. Toute jeune, tellement spontanée, d’une humilité touchante, l’avocate de Thierry Dausque est formidable. En quelques mots, elle rappelle que son client «est resté seul, sans avocat, pendant un an». Que c’est seul, « avec ses difficultés à s’exprimer, et sans comprendre ce qui lui arrivait», qu’il a participé à l’unique confrontation de l’instruction, cet acte si capital!
Et, passionnément, elle cloue d’une phrase cette justice qui a refusé si longtemps de les entendre, elle et son client: «Thierry Dausque a été stigmatisé par des gens qui n’étaient jamais sortis de leur bureau et qui ne connaissaient pas les gens du Nord. Pour eux, il était un chômeur connu pour ses excès de boisson, voilà tout! Il est temps que cette magistrature atterrisse et se mette à la portée des gens!… »