BUCQUOY : Accusés de viols, il est blanchi au bout de quatre ans.

En septembre 2001, Alain Hodique était accusé d'avoir violé des élèves de l'école dirigée par son épouse. Hier, la chambre d'instruction de la cour d'appel de Douai lui a délivré un non-lieu. Une première victoire pour un homme blessé, aujourd'hui réfugié dans le Gers.

La chambre de l'instruction délivre un non-lieu au mari de la directrice que le juge voulait renvoyer devant les assises.

Alain Hodique blanchi au bout de quatre ans
J'AI passé trois cent quatre-vingts jours de ma vie à  regarder une porte en me disant à  chaque instant qu'elle allait s'ouvrir. Aujourd'hui, c'est la dernière des portes qui s'est ouverte. » Alain Hodique a attendu le non-lieu qui lui a été signifié hier pendant plus de quatre ans - dont un en prison - et on n'est pas surpris d'entendre son soulagement. Tout juste s'étonne-t-on du timbre posé de sa voix, sa faculté de retenue, de maîtrise. « Je n'oublie rien, mais je n'ai pas de ressentiment ».
Il pourrait, pourtant. C'est qu'il en a été dit, sur lui, dans le petit village de Bucquoy, près d'Arras. Le 3 septembre 2001, quand il revient de vacances, c'est pour aller déposer une plainte contre diffamation. Des rumeurs l'accusaient de viol sur les enfants de l'école dont son épouse était alors directrice, et il en avait eu vent jusque dans le Gers.
« J'ai d'abord ri. »

La lettre du ministre
Mais pas longtemps. « Ils m'ont tout de suite mis en garde à  vue ». Et, pire, le 5 septembre, jour de la rentrée des classes, il est interpellé, mis en examen et écroué. C'est le début d'une année de détention préventive. Et d'un peu plus de quatre ans de cauchemar.
C'est d'abord une enfant qui se plaint de lui, au beau milieu des vacances d'été de cette année-là . Auprès de sa maman, d'abord, puis beaucoup plus timidement, auprès des enquêteurs.
C'est le point de départ de l'enquête, la raison initiale de sa mise en détention. Et le coup d'envoi d'un véritable déchaînement qui n'épargnera pas les sommets de l'Etat. Dès le lendemain, Jack Lang , alors ministre de l'Education nationale adresse aux parents concernés une lettre de soutien dont le début balaye le beau principe de la présomption d'innocence que défend une loi qu'il a pourtant votée quelques mois plus tôt :
« C'est avec stupeur et consternation que j'ai appris les actes scandaleux et odieux commis par l'époux de la directrice de l'école maternelle de Bucquoy, où sont scolarisé vos enfants. » Aujourd'hui encore Alain Hodique attend « des excuses, c'est la moindre des choses ».
Maître Frank Berton, son avocat, n'a pas attendu pour s'en indigner, et même engager une procédure contre l'ancien premier ministre. Mais le tribunal civil a jugé que Jack Lang s'était exprimé en sa qualité « d'agent public dans ses fonctions » et sans aucun intérêt personnel. « résultat : il a bien été condamné à  une amende, mais c'est le contribuable qui paie ! »

Armés de fusils
Alain Hodique et son avocat n'en démordent pas : « Pour nous, c'est encore plus grave que ce soit le ministre et non l'homme qui ait agi contre une loi votée par son propre gouvernement ! » A Bucquoy, pendant ce temps, l' « effet d'entraînement » continuait de sévir. D'abord à  travers une partie de la population, « qui n'avait toujours pas accepté qu'une enseignante d'origine réunionnaise ait pris en charge la direction de l'école », pense Alain Hodique. Et il se souvient : « Quand la gendarmerie m'a ramené sur place, pour des investigations, le chauffeur de la voiture était guidé par la radio, où on lui indiquait les routes à  éviter, parce qu'y étaient postés des types armés de fusils ».

C'est dans ce contexte que la cellule de crise mise en place à  l'initiative du maire a finalement recueilli les accusations de cinq enfants, âgés de 4 à  6 ans.
« Mais tout cela ne tenait pas debout ! » Et ce n'est pas d'aujourd'hui que Frank Berton le dit bien haut.
Eléments matériels incohérents, expertises psychologiques qui parlent d'«enfants mutiques, qui n'ont pas les mots pour décrire les faits subis », mais qui sont crédibles, demandes de confrontations et d'autres actes systématiquement refusés par le juge d'instruction.On a déjà  entendu ça quelque part. « Mais c'est vrai : c'est une copie de l'affaire d'Outreau ». Frank Berton est plutôt bien placé pour en parler.

Indemnisations
« Mais la différence, ici, c'est que la chambre de l'instruction a bel et bien fait son travail de contrôle, avec des magistrats qui connaissaient manifestement le dossier, et qui ont fini par sanctionner le juge d'instruction qui avait décidé le renvoi de mon client devant la cour d'assises ! »
En attendant d'éventuelles excuses, et de probables indemnisations (Maître Berton connaît les adresses), Alain Hodique est aujourd'hui un homme blessé, réfugié dans sa maison du Gers, en compagnie d'une épouse que l'Education nationale a suspendu immédiatement après les faits, et avec pour seul traitement la moitié de son salaire.
Eric DUSSART

Une mère de Bucquoy : « Je ne comprends pas »

A Bucquoy, Madame Peloille, la maman d'une fillette de trois ans à  l'époque des faits, était sous le choc hier après-midi . Elle a appris le non-lieu pour le mari de la directrice le matin. Et refuse de se taire. « Je ne veux pas y croire. J'avais confiance en la justice. Je ne comprends pas ».

Crises de somnanbulisme
Cette mère de famille avait été la première à  déposer plainte. Il y a quatre ans et demi. « Il est libre. Mais pour nous, rien n'est fini. Nos enfants souffrent , ainsi que nous-mêmes. Chaque jour est un combat pour vivre le plus normalement possible.
Mais, les nuits sont parfois dures, quand notre enfant fait des cauchemars et que nous ne trouvons pas les mots pour les apaiser. » Au début, sa fille faisait des cauchemars. Depuis trois ans, elle fait des crises de somnambulisme. Elle déchire sa tapisserie, griffe les murs, tape sa sour. « On dirait qu'elle a des flashs. »
Madame Peloille a décidé de se pourvoir en cassation. « Je ne laisserai pas tomber. »