Son mari l'a rendue aveugle en tirant sur elle pendant son sommeil « Je comprends, je lui pardonne »

Ecrit par Florence Traullé
Criblé de dettes, Jean-Claude Godrie jure avoir prévu de se suicider mais ne voulait pas laisser derrière lui sa femme Chantal et son fils Emmanuel. Mais après avoir tiré une balle dans la tête de sa femme, il dit avoir renoncé à son projet. Il est jugé pour tentative d’assassinat.

Cachés par des lunettes noires, on ne voit pas ses yeux qui eux-mêmes ne voient plus rien. Chantal Godrie est aveugle. Au bras de son mari Jean-Claude et de son fils Emmanuel qui guident ses pas, cette petite femme tout de noir vêtue arrive au palais de justice de Douai. Pour pénétrer dans la salle d’audience où la cour d’assises va juger Jean-Claude Godrie pour tentative d’assassinat, Chantal lui tient la main. Puis se colle contre lui sur le banc où il va se retrouver seul dans quelques instants. Le ton est donné. Cette femme n’est pas là en accusatrice.

Pourtant, elle aurait quelques raisons d’en vouloir à cet architecte de 57 ans qui, un matin de septembre 2002, lui a tiré une balle dans la tête alors qu’elle dormait. « J’étais criblé de dettes. Depuis le retour des vacances, ça me trottait dans la tête. Je voulais me fiche en l’air », mais Jean-Claude Godrie ne se voyait pas laisser derrière lui une femme très dépendante et un fils qui leur donnait du fil à retordre. « J’ai donc décidé de les tuer et de me suicider après. Si je m’étais seulement suicidé, ma femme ne l’aurait jamais supporté ».
Pendant ces mois au cours desquels l’étau financier se resserrait contre lui, cet homme qui a quitté l’école à 14 ans avant de commencer à travailler à l’usine – « je partais le matin avec ma toile bleue » - puis de suivre des cours du samedi pour décrocher un diplôme d’architecte, n’a jamais rien dit à sa femme de ses soucis. Un silence qui a fini par le plonger dans une angoisse folle.
« Il était dans une impasse et ne voyait que la mort pour en sortir », explique Maître Franck Berton, son avocat.

Des statues, des crucifix, des tableaux religieux partout
Alors, un matin, il est passé à l’acte mais Jean-Claude Godrie n’a pas pu accomplir son projet morbide jusqu’au bout. « Elle a crié que quelque chose avait explosé dans sa tête. Mon fils s’est réveillé, il s’est précipité ».
Les secours sont arrivés, Chantal a pu être sauvée. Aujourd’hui aveugle, elle vit dans une institution religieuse tenue par les Petites Sœurs des Pauvres. Son mari, qui ne fera qu’une dizaine de jours de détention et sera hospitalisé plusieurs fois en psychiatrie, est hébergé chez un ami prêtre, en attendant le verdict de ce procès.

Chez les Godrie, la religion est partout. La foi, omniprésente, revendiquée. « Chez eux, il y avait des statues, des crucifix, des tableaux religieux partout. Sur les murs, sur les placards », raconte ce policier qui est arrivé sur place, peu de temps après le coup de feu.
« L’auteur, les faits, la victime, tout est particulier dans cette affaire », poursuit-il et, de fait, la mission confiée par Chantal Godrie à son avocat prouve à quel point ce procès est exceptionnel. Définitivement handicapée, elle veut que Maître Christian Cochet demande l’acquittement de son mari. Si lui se perd dans les méandres de son histoire quand on lui demande d’expliquer précisément comment tout cela est arrivé, si Jean-Claude Godrie s’effondre en sanglots et se mouche bruyamment, Chantal Godrie, elle, est surtout pressée de faire entendre sa voix. Elle trépigne. Répond à la place de son mari. Conteste une déclaration d’expert. Une précision d’un enquêteur. Un commentaire de l’avocat général.
En toute fin de journée, elle s’avance enfin à la barre. Frêle, fragile, mais déterminée. Des faits, elle n’a pas grand chose à dire. Elle dormait. Cette douleur dans la tête. Son mari qui lui dit « c’est moi ! J’ai des problèmes » et le trou noir jusqu’à ce qu’elle se réveille à l’hôpital. Aveugle.
Pour comprendre comment ce couple fonctionnait, la présidente Catherine Schneider l’invite à raconter son quotidien. Chantal Godrie n’aimait pas rester seule chez elle. Elle faisait tout avec son mari, le suivait même sur ses chantiers la journée et l’attendait dans la voiture. Le week-end, ce couple très pieux passait son temps à retaper une petite chapelle dans la Somme.

« C’était notre vie ».
« - Vous aviez du mal à être séparée de lui ?
- Oh oui !
- S’il vous avez parlé des ses problèmes, comment auriez-vous réagi ?
- Je ne sais pas. J’aurais eu peur.
- Comment interprétez-vous son geste ?
- Je comprends. Il était acculé par ses difficultés. Cela a dû être une souffrance terrible pour lui de vivre ça tout seul
- Comment acceptez-vous votre cécité.
- Je vis avec.
- Qu’attendez-vous de cette audience ?
- Que la cour Comprenne que mon mari n’a pas voulu m’assassiner.
- Souhaitez-vous revivre avec lui ?
- De tout mon cœur, de toute mon âme. J’ai besoin de mon mari. L’un ne va pas sans l’autre. Je comprends son acte. Je lui pardonne. »