Jean-Claude Godrie avait tiré sur sa femme, la rendant aveugle Ils repartent ensemble...
Pendant les deux jours du procès de son mari, jugé pour tentative d’assassinat sur elle, Chantal Godrie l’a toujours soutenu. Hier soir, il est ressorti libre de la cour d’assisses de Douai qui l’a condamné à cinq ans de prison mais avec sursis.
Un verdict qu’elle espérait.
Cramponnés les uns aux autres, ils s’effondrent. Jean-Claude Godrie, le mari, Chantal, sa femme, et Emmanuel, leur fils de 20 ans secoué de sanglots déchirants. Il est 18h, l’avocat général vient de requérir cinq années de prison assorties d’un sursis laissé à l’appréciation des jurés. Ce réquisitoire, ils le prennent comme une terrible menace sur l’avenir, eux qui n’espèrent qu’une chose, repartir ensemble ce soir du palais de Justice de Douai. Jean-Claude Godrie guidant les pas aveugles de Chantal, Emmanuel au bras de sa mère. Pourtant, cela aurait pu être bien pire. Jugé pour tentative d’assassinat, Jean-Claude Godrie risque, en théorie, la perpétuité.
Certes, cet architecte de 57 ans, a bien tiré une balle dans la tête de sa femme, un matin de septembre 2002 mais, et c’est exceptionnel dans une cour d’assisses, Chantal Godrie, la victime, supplie qu’on lui laisse son mari. C’est Maître Christian Cochet, son avocat, qui porte cette étrange requête de la part d’une partie civile. Il s’est demandé par quel bout il allait la prendre cette supplique mais « Chantal Godrie m’a dit que le saint esprit m’inspirerait ». Cela ne l’a pas vraiment rassuré mais il y est allé, démontant l’image d’une croyante illuminée par sa foi pour peindre le portrait sensible d’une femme simple « en attendant de l’absolu, peut-être de l’irréel, de l’impossible ». Une femme, un couple, une famille où la religion s’insinuait , jusque dans cette chambre aménagée en oratoire à l’étage de leur maison de Lesquin.
Un amour fusionnel
On ne peut faire l’impasse sur cette dimension particulière qui donne, en partie, son sens à l’attitude de Chantal Godrie. Mais pour Maître Cochet, « elle a dépassé de très loin le stade du pardon ». Ce n’est pas si fréquent dans une cour d’assises mais c’est d’amour dont on parle ici. « Un amour fusionnel », il veut bien le concéder Maître Cochet, « mais trop aimer, c’est mal aimer ? Vous n’êtes pas juge de cet amour », rappelle-t-il, juste juges de l’acte de cet homme qui a voulu tuer sa femme et prévoyait ensuite de se suicider.
Pourquoi l’emmener avec elle dans la mort ? Parce que, criblé de dettes, il ne voulait pas la laisser seule dans ce désastre. Parce que sans doute aussi, cette femme totalement dépendante de lui, il ne l’imaginait pas capable de lui survivre.
C’est toute l’ampleur de ce drame qui a « déjà fait assez de ravages » que son défenseur, Maître Franck Berton, va devoir exposer aux jurés pour les convaincre. Il peut tout oser dans cette cour d’assises et dire qu’ici, aujourd’hui, « l’amour est plus important que le crime » pour ce couple qui s’est rencontré au cinéma – ils avaient quinze ans – alors que défilaient sur l’écran les images de Roméo et Juliette. Parce que « la justice est voyeuse », parce qu’ « elle ne nous épargne rien », on a tout entendu de l’histoire et de l’intimité de ce couple.
« Une vie tranquille, une vie banale », l’histoire d ‘un homme qui s’est fait à la force du poignet et n’a pu supporter sa déroute financière, une vie avec les difficultés posées par un fils attendu pendant 18 ans, trop gâté, et qui, dans son effondrement aujourd’hui, porte sans doute sur les épaules un poids trop écrasant.
Il ne demande pas l’acquittement Franck Berton. Il ne fuit pas la responsabilité de son client, simplement « un homme au bout du rouleau » qui n’a pas trouvé d’autre issue à son destin qu’un suicide en chaîne.
Trois jours avant ce terrible matin, « il ne restait plus qu’un euro et 59 centimes à la banque », mais Jean-Claude Godrie n’a pas su se confier, n’en a pas dit un mot à sa femme. « Chez ces gens là, on n’en parle pas ».
Alors, « il a remplacé un malheur par un malheur plus grand » personnifié par cette femme chétive, effondrée après le réquisitoire, serrant son fils contre elle, et qui se redresse à mesure que Maître Berton brosse le portrait de son mari.
Peut-être même qu’elle reprend confiance, qu’elle se remet à espérer puisque, lui, l’homme en robe noire, sait dire aux jurés qu’ « il ne faut pas désespérer de l’humanité » et qu’il faut regarder cette histoire comme elle est : celle d’un homme qui aime sa femme, d’une femme qui aime son mari. Envers et contre tout, malgré tout, même le pire. Il le sait « ce procès est exceptionnel et c’est pour ça que ça va pas être facile » de juger. D’un coté les actes, de l’autre l’histoire de ce couple. E code pénal et le code moral. En condamnant Jean-Claude Godrie à cinq ans de prison avec sursis, les jurés ont lâché le code de procédure. Ils ont jugé l’homme.