Une démocratie à pas chancelants
Ecrit par Eric Dussart
L'« amparo » direct déposé fin août dans l'affaire n° 198/2008 n'était évidemment pas un document destiné à se retrouver sur la place publique mexicaine. Pourtant, aujourd'hui, il est commenté, disséqué et même unanimement salué par tous les juristes qui s'y arrêtent. On ne s'en moquera pas : en France, le moindre procès-verbal d'audition s'étale dans les journaux à peine tapé, s'il concerne une affaire sensible.
Mais on ne lit pas en France les mêmes énormités que celles qu'on trouve ici. Dans ce document de cent onze pages, les deux avocats de Florence Cassez pointent une vingtaine d'entorses à la Constitution (fondement même de la démocratie de ce pays) et au code pénal mexicain. Dont certaines avérées et reconnues par les autorités. « En France, Florence Cassez aurait passé trois semaines en prison », disait le mois dernier un magistrat parisien réputé mais un peu éberlué.
Changement de version
La mise en scène de l'arrestation, reconnue, assumée, viole l'article 16 de la Constitution. De même, des documents prouvent que les deux témoins qui exonéraient Florence Cassez au début de l'affaire (Christina Rios Valadares et son fils de onze ans) sont passés trois fois au siège de la police spéciale au lendemain de la mise en cause de Garcia Luna à la télé par la jeune Nordiste, sans qu'aucun procès-verbal n'ait été rédigé. Deux jours plus tard, depuis la Californie où ils profiteraient de la « protection » de l'État mexicain, ils changeaient de version et donnaient deux témoignages accusateurs, sur la base desquels la condamnation a été prononcée.
Et que dire du témoignage intempestif présenté l'an dernier par Luis Cardenas Palomino, bras droit de Garcia Luna, d'un David Orozco sorti de nulle part et présentant Florence Cassez comme chef de gang ? Tout le monde sait aujourd'hui que c'est un faux. Orozco raconte qu'il a été torturé pour accuser une jeune femme qu'il n'a jamais vue et ni Palomino, ni Garcia Luna ne le contestent.
« Pas le même rapport à la loi »
La liste est encore longue. « Une seule de ces violations devrait suffire à faire sortir Florence Cassez », dit un juriste international. Mais Florence Cassez est toujours en prison. « Ce que vous ne comprenez pas, vous Français, c'est que nous n'avons pas le même rapport à la loi que chez vous », explique un journaliste spécialisé. « Vous êtes légaliste, plus que nous qui pouvons nous arranger avec les textes, les triturer pour avancer doucement vers une solution. » C'est une autre culture, en somme, tellement ancrée que malgré les doutes qui naissaient déjà ouvertement sur la culpabilité de la jeune Française, lors de la visite de Nicolas Sarkozy en mars 2009, les critiques à peine voilées du président français avaient vexé tout le pays. Une sorte d'union sacrée d'une population capable aujourd'hui d'entendre de hauts responsables affirmer publiquement « l'absolue innocence » de la jeune femme et d'accepter qu'elle reste en prison. « La France n'est pas devenue une démocratie en un jour, je crois », suggère le juriste. « Disons que nous en sommes sur le chemin...