Leur fille, leur bataille

PORTRAIT Charlotte et Bernard cassez. Leur cadette, Florence, est emprisonnée au Mexique pour soixante ans. A Dunkerque, Ils veulent toujours y croire.

La sortir de prison. La faire rentrer à la maison. Voilà les deux priorités des parents de Florence Cassez, Charlotte et Bernard. Un couple sur lequel s’est abattu un drôle de malheur. Leur fille Florence, 36 ans, qui rêvait aventure et fortune au-delà des mers, se retrouve dans les geôles mexicaines depuis bientôt cinq ans, avec un unique souhait : retourner à Dunkerque, Nord. Accusée d’«enlèvement, de séquestration, de délinquance organisée et de possession d’armes à feu». Avec son compagnon de l’époque, Israël, elle a été condamnée à quatre-vingt-seize ans de prison, finalement ramenés à soixante. Presque tous les recours juridiques ont échoué (1), son transfèrement refusé. Voilà «les courageux, les combattants» comme les surnomme l’avocat de Florence, Frank Berthon.

Charlotte, 62 ans, a l’air fatigué de ceux qui se consacrent entièrement à une tâche. Bernard, 64 ans, essaie de détendre l’atmosphère en enfilant des calembours plus ou moins réussis. Chemisier gris, petit bracelet pour elle. Chemise à carreaux, lunettes, cheveu ras et gris pour lui. Assis à la terrasse d’une brasserie de Dunkerque, les Cassez paraissent sobres et modestes. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour sauver leur enfant. Depuis qu’elle est partie, ils n’en peuvent plus de ne pas finir leurs nuits. Ils peinent à se changer les idées. Elle chipote lentement une salade océane. Il avale un «américain» - steak tartare - arrosé d’une carmélite, bière locale. On sent qu’ils seraient bien ailleurs, que ce n’est pas vraiment de gaieté de cœur qu’ils rencontrent un journaliste.

Ils n’en rajoutent pas sur leur malheur, gardent une pudeur de circonstance. Un mauvais scénario que les familiers du dossier disent imaginé par une police corrompue jusqu’à l’os, incapable de faire face à cette spécialité locale qu’est l’enlèvement. Florence n’est pour rien dans ce que les autorités mexicaines lui reprochent : ses parents en sont persuadés. On les croit volontiers. «Elle n’aurait pas laissé faire cela», disent-ils en chœur. C’est tombé sur elle, retombé sur eux. Le Mexique, sa culture, ses habitudes, c’était à cent mille lieux. Le jour où ils ont appris l’enlèvement, ils n’ont pas bien compris. Ils ne lisaient pas l’espagnol, se sont fait traduire. Bien après, le traquenard est apparu. Ils ont perdu du temps pour dénoncer les incohérences de la procédure, sont restés discrets. Avant l’arrestation, les parents avaient rendu visite à leur fille, dans la maison d’Israël. Il leur avait montré le coin, les avait invités au restaurant, s’était mis en quatre pour les recevoir. C’était presque «too much» pour Charlotte Cassez, dont l’éducation provincialo-nordiste exige la réserve, même débrouillarde. Loin des exagérations latines. Il lui a fallu pourtant s’y habituer, à ces manières.

Bernard Cassez, ancien patron d’une entreprise de confection, est, des deux époux, le plus fonceur. Mais Charlotte Cassez sait aussi s’accrocher. L’étude de notaire où elle s’occupait d’immobilier, ne l’a pas gardée. L’histoire de sa fille aurait pu faire de l’ombre aux affaires. Charlotte Cassez a attaqué aux prud’hommes, et gagné. On sent qu’elle bouillonne contre l’indélicat. De temps en temps, elle pique des colères, à l’abri des regards. Souvent, elle marche sur l’interminable digue de Dunkerque. On y croise des couples en promenade, un pêcheur au filet, des ramasseurs de coques, et les mouettes qui crient sans fin tandis que la marée reflue. Ça l’apaise à peine, Charlotte Cassez. Elle confie ne pas tout lire de ce qui est écrit sur sa fille, pour se préserver.

Le couple paraît résister à l’épreuve, interminable. C’est un exemple pour les amis. «Ce sont des tenaces, même s’il a un peu délaissé son entreprise pour s’occuper de sa fille», ditDaniel, un patron routier qui a mis des portraits de Florence au dos de ses neuf camions. «Ils ne sont plus vivants comme avant»,glisse un autre proche. Avant Florence, Bernard et Charlotte ont eu deux garçons, assez discrets dans le soutien à leur sœur. Sébastien travaillait au Mexique et a fait venir Florence, mais ses affaires là-bas pourraient avoir un lien avec la situation actuelle de sa sœur détenue. Il œuvre aujourd’hui dans le Sud de la France, mais préfère ne rien dire. Olivier, qui tient un restaurant à Lille, se montre également très secret. «Il intériorise plus les choses», élude sa mère.

Dans leur maison bourgeoise meublée avec soin, un œuf en céramique fabriqué par des artisans de Longwy. Pour Florence. Au grenier, trois cartons pleins de courriers rapportés du Mexique. On écrit de Belgique, d’Irlande, du Québec, où un comité de soutien très actif se démène. Des dons en espèces financent les déplacements. Air France a consenti des réductions aux époux sur les vols Paris - Mexico.

Depuis l’enlèvement de Florence, les parents Cassez ont changé de statut. Ils sont devenus célèbres, on les reconnaît dans la rue. Les gens viennent leur demander des nouvelles, les soutenir, ils sont touchés, mais cette familiarité semble un peu les gêner. C’est par l’entremise d’un député UMP, qu’ils ont eu accès à l’Elysée. En terre nordiste - et socialiste - ce soutien affiché en a sans doute empêché d’autres. Qu’importe, Bernard dit faire feu de tout bois. Organiser des conférences avec l’avocat sur le thème : «Florence, coupable ou innocente ?» et convaincre, enquiller les plateaux télé. Nicolas Sarkozy les a reçus huit fois. Ils lui en savent gré. Il leur a promis qu’il ferait tout pour eux. Eux sont prêts à lui rendre au centuple. Ils affichent un «apolitisme» de façade. On entend : «A droite, toute !». «Le Président» ne leur a pas caché que leur affaire était une partie de billard à multiples bandes, dont la politique n’est pas la dernière. A cause de Florence, le Mexique, vexé, a retiré ses billes de l’année du Mexique en France. Les députés ont évoqué son cas à l’Assemblée nationale. Mais curieusement, pas de manifestations, et peu de soutiens de people… hormis le chanteur Yves Duteil. Bernard a pourtant croisé Dany Boon ou Gérard Depardieu qui ont promis qu’ils l’aideraient. Il attend toujours.«Dans la tête des gens, il y a toujours une part de doute sur sa participation aux faits», confie un Dunkerquois. «C’est d’avoir vu son arrestation en boucle à la télévision qui a semé le trouble», défend Charlotte Cassez. Bien instrumentalisée, l’opinion n’a pas cru une seconde que la rousse étrangère puisse être l’oie blanche.

Dans la cellule qu’elle occupe seule, officiellement pour des raisons de sécurité, Florence peint. Sa mère a rapporté des personnages assez touchants, un dessin représentant une évasion. Bernard a recommencé à courir, à faire du vélo et à bricoler. Charlotte lit des polars. Florence, aussi, elle s’y est mise. Ils attendent comme ils peuvent.

(1) Le dernier espoir reste un recours devant la Cour suprême du Mexique.