L'ancien ministre de la Justice, allié de poids pour Florence Cassez
Ancien ministre de la Justice (1991-1993), ancien ambassadeur du Mexique en France (1993-1995), poste dont il a gardé un fort souvenir, notamment de ses rencontres avec Pierre Mauroy (« un homme bon et droit »), Ignacio Morales Lechuga est une conscience de son pays. Un homme respecté et écouté. Au début de ce mois, il a livré au tribunal chargé d'étudier l'amparo de Florence Cassez une analyse complète qui aboutit à sa conviction que la jeune femme n'a rien à faire dans les prisons de son pays. Pour la première fois, il explique pourquoi.
- Que savez-vous de Florence Cassez ?
« Il y a cinq ans, comme tous les Mexicains, j'étais convaincu que Florence était coupable. J'avais vu les images à la télévision, on nous présentait cela comme un flagrant délit le flagrant délit, c'est irréfutable.
Mais dès le procès, j'ai eu la conviction que cette arrestation était montée. Je n'en étais pas, alors, à dire qu'elle est coupable ou innocente, mais qu'il y avait dans cette affaire plusieurs violations des droits de Florence.
D'abord, son droit à une assistance consulaire lui a été refusé. Ce sont pourtant les termes de la convention de Vienne, que le Mexique a signée et qu'il doit respecter, comme il la fait respecter pour ses ressortissants. Ces dix dernières années, par exemple, une cinquantaine de ressortissants mexicains ont été arrêtés aux États-Unis, dans des conditions semblables. Le Mexique s'est tourné vers la Cour internationale de justice et chaque fois, celle-ci a donné raison à mon pays. Alors, pourquoi refuse-t-il à d'autres ce qu'il exige pour les siens ? »
- Qu'avez-vous écrit au tribunal, sur le fond du dossier ?
« Il y a d'autres vices dans ce dossier, comme les contradictions dans les témoignages. Les personnes qui accusent Florence ne l'accusaient pas au début.
Ces revirements sont suspects, mais de plus, ils ne devraient pas être pris en compte, parce que nos textes ne le permettent pas.
Je pense également à l'accusation du jeune Ezequiel, qui accuse Florence de l'avoir piqué, alors que la marque qu'il montre est une tache de naissance. Il y a encore le témoignage hautement contestable d'un marchand de légumes aujourd'hui décédé. Ou la détention des otages dans un autre endroit que dans la maison où Florence a vécu.
L'étude de ces éléments amène à penser que la culpabilité de Florence a été montée de toutes pièces, et non pas établie par une enquête. »
- La justice mexicaine peut-elle encore le reconnaître, à ce stade ?
« J'ai connu, alors que j'étais procureur général de la République (équivalent à notre ministre de la Justice), un cas extraordinaire et resté fameux. C'est un prêtre, installé dans un des quartiers les plus pauvres de Mexico, qui m'avait appelé pour me dire qu'il avait des éléments permettant de penser qu'on avait mis un innocent en prison. Il s'agissait d'un homme accusé d'avoir enlevé un enfant. Ce prêtre me disait qu'il était tenu par le secret de la confession mais qu'il avait la conscience très lourde. Je lui ai demandé de me donner un indice et il m'a indiqué que la personne que nous avions emprisonnée se trouvait à Chicago au moment des faits. J'ai envoyé des enquêteurs, qui sont revenus avec 350 témoignages, environ, qui attestaient de la présence de cet homme à Chicago, la veille, le jour, et le lendemain du rapt de cet enfant. J'ai écrit au procureur concerné et cette affaire s'est terminée par une reconnaissance d'innocence. »
- Peut-on imaginer pareil revirement aujourd'hui ?
« Je pense qu'en ce moment, la cour suprême fait un vrai travail de contrôle constitutionnel. Il y a eu récemment des cas où le travail des policiers ou des tribunaux a été corrigé. De sorte qu'il ne serait plus surprenant, aujourd'hui, qu'elle rende une décision favorable à Florence. Dans cette optique, le travail du gouvernement français est utile. Il a eu pour effet de faire s'arrêter le tribunal, pour étudier encore le dossier. La défense n'est plus toute seule. J'espère que les juges étudieront cette affaire de façon plus critique et se pencheront sur la notion de procès équitable, ce que n'a pas eu Florence. Il sera plus facile de rendre une décision sur cet aspect que sur son innocence. Il y aura moins de pression de l'opinion publique. »
- Justement, celle-ci évolue-t-elle ?
« L'opinion est influencée par des icônes, plutôt favorables au travail de la police. Des gens très populaires au Mexique parce qu'ils se présentent comme victimes ou parents de victimes des gangs de ravisseurs. Leurs prises de positions, pourtant très peu étayées le plus souvent, ont un grand retentissement dans l'opinion. »
- Mais les juges, eux, connaissent bien le dossier ?
« En 2009, Florence n'a pas bénéficié de bonnes circonstances. On était en pleine campagne électorale, le président venait de perdre beaucoup de points dans les sondages et il était impossible de prendre une décision aussi peu populaire.
C'est sans aucun doute un meilleur moment aujourd'hui. Le pouvoir judiciaire a pris plusieurs décisions défavorables au président et à plusieurs ministres.
On dit ici que l'opinion est la fleur d'un jour, elle peut changer. Des associations d'avocats, des journalistes ont déjà été convaincus que la culpabilité de Florence n'est pas établie. Alors, pourquoi pas d'autres ? »
- Avez-vous l'intention de suivre ce dossier ?
« Je ne connais pas Florence Cassez, je n'ai pas de relations avec ses soutiens, je suis totalement impartial. J'ai rendu cet amicus curiæ parce que je pense qu'on ne peut pas rester comme ça, bras croisés, devant une telle injustice. Il en va de l'image que le Mexique peut avoir en France. Et puis, il s'agit ici de la plus haute valeur des hommes après la vie : la liberté.