Année du Mexique : les contrecoups d'un fiasco
Les semaines se suivent et se ressemblent. L'exposition Diego Rivera, de Mexico au Paris des cubistes, programmée au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, à partir de jeudi prochain dans le cadre de l'Année du Mexique en France, est annulée.
Organisée avec l'Institut Promexico, elle devait montrer des oeuvres majeures, jamais vues en France. Mais celles-ci ne sont plus en mesure de quitter le territoire mexicain, en raison de la dégradation des relations avec la France au sujet de l'affaire Florence Cassez. Le gouvernement mexicain a en effet décidé de se retirer de l'organisation de l'Année du Mexique en France, laquelle devait proposer près de 350 événements culturels. Le mois dernier, les autorités mexicaines déclaraient forfait pour Les Masques de jade mayas prévue à la Pinacothèque de Paris. Marc Restellini, le directeur, avait voulu croire au maintien de cette exposition, en raison des excellentes relations entretenues par son musée, totalement privé, avec ses homologues mexicains. En vain. Cette manifestation a été rayée moins d'une semaine avant son inauguration, d'un simple courrier de l'ambassadeur du Mexique. « Sans entrer dans la polémique, je déplore le gâchis culturel de l'annulation de l'Année du Mexique en France et je tiens à souligner les difficultés financières auxquelles les entreprises françaises qui participaient à cet événement culturel, risquent de se trouver confrontées », a souligné le directeur de la Pinacothèque, parlant de 6 à 7 millions d'euros de manque à gagner pour ce qui le concerne.
Le coût global de cette Année du Mexique en France a été chiffré à 50 millions d'euros, dont 22 millions devaient être pris en charge par le Mexique, 25 par la France, et 3 millions par les mécènes réunis sous la houlette du patron de Safran. Autant dire que le bilan des dégâts va être lourd : des dizaines de millions d'euros, reconnaît Xavier Darcos, à la tête de l'Institut Français (ex-Cultures France), le bras armé de la diplomatie culturelle chargé d'orchestrer les festivités. Mais les séquelles pourraient être bien plus graves que cette seule ardoise financière.
Le coup porté à cet événement qui a suscité de multiples initiatives de la part des gouvernements, des collectivités territoriales, des mécènes, des institutions culturelles, aboutit à « un gâchis à la fois artistique, public, médiatique, financier et diplomatique », selon le Syndeac. Le syndicat du spectacle vivant dénonce cet amalgame contre-productif mêlant une situation individuelle ressortant du droit et de la diplomatie, à une dynamique d'échanges culturels propres à rapprocher deux pays, et demande instamment à Nicolas Sarkozy de faire le nécessaire pour la reprise rapide de cette manifestation.
De fait les organisateurs et les mécènes de l'Année du Mexique en France sont effondrés. Les Rencontres photographiques d'Arles perdent d'un coup un tiers de leur programme et de leur financement. Quid de l'exposition Frida Kahlo, coproduite par la RMN à l'Orangerie, ou de celle retraçant une page de l'histoire du Mexique au musée d'Orsay ? La vingtaine de grandes sociétés françaises sollicitées avaient déjà apporté, bon gré mal gré, plus d'un million d'euros de mécénat. En pure perte ? « Ce qui est clair, c'est que rien n'est clair, on gère au jour le jour, au cas par cas, on tricote et on détricote, tout est suspendu. La diplomatie s'enrhume et c'est la culture qui se mouche... », confesse-t-on, groggy, à l'Institut français.
Ces différends au sommet entre les chefs d'Etat français et mexicain mettent en lumière l'enjeu culturel tout relatif de ce genre d'événement. En pleine crise du Quai d'Orsay, la diplomatie, qui a voulu se servir de la culture, l'entraîne dans son naufrage au lieu de la promouvoir. Sur fond de couacs diplomatiques en série, on peut méditer sur la récente évolution de Cultures France devenu Institut français, passé du même coup du statut d'association financée à la fois par le ministère de la Culture et par celui des Affaires étrangères à celui d'établissement public ayant pour tutelle première le Quai d'Orsay. Olivier Poivre d'Arvor, prédécesseur de Xavier Darcos, avait voulu émanciper l'institution culturelle et s'est heurté à la résistance des ambassadeurs.
On assiste aujourd'hui à un effet boomerang, à un mouvement de balancier en faveur des politiques, d'autant plus net et perceptible que l'on sait l'actuel président de l'Institut français proche de Nicolas Sarkozy, dont il fut l'un des ministres. Au-delà des propos du président de la République, mal reçus à Mexico, il devenait ainsi plus difficile de ne pas lier le sort de cette année culturelle aux aléas de la diplomatie. Et c'est un très mauvais signe adressé aux partenaires culturels de l'opération, mais surtout aux indispensables mécènes.
D'autant que ces années culturelles ont beau contribuer, en règle générale, à développer les liens, donc le business, elles représentent un exercice délicat pour les entreprises à qui est proposé un mécénat « collectif » : la visibilité y est donc réduite, mais pas la mise de fonds, pouvant atteindre jusqu'à 200.000 euros. Pour l'Année du Brésil, Peugeot et Renault, concurrents fair-play, ont accepté d'être côte à côte sur l'affiche ; même chose pour l'Année de la Turquie avec AXA, Gras Savoye et Groupama. Cette fois, Lafarge avait accepté d'être partenaire aux côtés de son concurrent mexicain Cemex.
La plupart des mécènes nationaux sont des partenaires fidèles de l'Institut français, contributeurs d'une année culturelle à l'autre. Le fiasco de l'Année du Mexique pourrait avoir un effet dissuasif durable sur leur bonne volonté. Aujourd'hui, l'affaire Cassez, et ses dégâts collatéraux, pose en tout cas la question de l'autonomie de notre dispositif d'action culturelle extérieure à l'égard du pouvoir politique. Alors que ces saisons culturelles, déjà proposées sous Malraux, se sont jusqu'à présent déroulées sans bug majeur, notre action culturelle extérieure pourrait ne pas sortir indemne de la consanguinité actuelle.