Ils avaient voulu « suicider » leur famille, ils ont perdu même les rescapés...
Ecrit par Eric Dussart
Au quatrième jour de leur procès, à Amiens, Emmanuel et Patricia ont été confrontés à deux de leurs enfants, hier. Deux rescapés de cette funeste nuit d’août 2002 où, criblés de dettes, totalement dépassés par une situation qu’ils avaient eux-mêmes créée, ils avaient voulu partir avec leurs cinq enfants « vers un monde meilleur ». Leur fille de onze ans y avait laissé la vie.
Ils sont donc les deux aînés, aujourd’hui. Lui, dix-huit ans, mâchoires crispées et boucles blondes tombant sur des yeux volontaires ; sa soeur toute frêle, le regard si triste mais tellement forte, du haut de ses douze ans. Depuis lundi, ils n’ont manqué aucune audience. Aucun mot, presque. Ils ont à nouveau entendu le récit de cette nuit terrible où leur mère les a piqués à l’insuline, avant de s’infliger la même chose ; où leur père, réfugié dans la cuisine, buvait du whisky et écoutait de la musique techno, avant de tenter un si maladroit geste d’automutilation… Ce procès a dessiné l’immaturité de ces deux-là. Cette forme d’obsession à paraître devant leurs enfants comme une source intarissable de cadeaux, de confort. À défaut d’émotion. Car on peut être « un papa pélican » – l’expression est de l’expert Jean-Paul Viaux –, en donner toujours plus à chaque Noël, à chaque anniversaire, au point de grever le budget du ménage, et ne rien savoir exprimer à ses enfants.
Des mots d’enfants
Hubert Delarue, son avocat, a pourtant tout essayé, hier. La tante des enfants venait d’en parler avec tant d’amour, avec tant de sensibilité. C’est elle, aujourd’hui, qui les élève, formidable « tata » qui ne veut pas être appelée « mère de substitution », pour que leurs esprits ne s’embrouillent pas. « C’est difficile, vous savez… » Cette dame toute simple aux mots si humbles enchaîne les mots d’enfants terribles de lucidité, les larmes imprévisibles sur des douleurs si vives. On l’entend raconter le désarroi de la petite, quand un professeur de musique a voulu lui faire chanter une chanson pour la fête des mères. La peur de sa soeur, le jour de ses onze ans : « Mais Alicia, c’est à onze ans qu’elle est morte… » La détresse du tout petit, six ans, aujourd’hui : « Ils auront un papy, une mamie, mes enfants ?…. » Cette femme contient tant bien que mal des tonnes de larmes. Patricia ne les contient plus, elle. « Je veux leur dire que je les aime ». Elle tremble, s’appuie sur Frank Berton, son avocat, et avance vaille que vaille : « Malgré ce que j’ai fait, je n’ai jamais voulu leur faire de mal… Si un jour, ils veulent me parler… » Mais à ses côtés, son mari reste sec. S’il remercie sa belle-soeur, c’est que l’avocat général lui a demandé. Et malgré tous ses efforts, les mots qui sortent sont froids : « Bien sûr, je les aime. Si je ne leur écris plus, c’est parce qu’ils ne veulent plus. » Et rien d’autre.
Alors, son fils reste sur ses « impressions » : « Par rapport à mes parents, rien n’a changé. Ils ont peut-être voulu expliquer, mais on n’a rien compris. » Il ne s’énerve pas, il explique. Il se contient. « Ils n’ont pas dit la vérité, ils ont dit leur vérité. Celle qui les arrange. » Et pour la première fois, il a un bref regard pour eux : « Je suis désolé, mais c’est comme ça. »