17 personnes accusées de pédophilie à Outreau sont renvoyées devant la cour d'assises du Pas-de-Calais

Ecrit par Alexandre Garcia
Extrait : La chambre de l'instruction n'a pas tenu compte des arguments des avocats qui réclamaient 9 non-lieux au vu de la fragilité de certains témoignages. LA JUSTICE peine à trouver les bons coupables dans l'affaire du réseau pédophile d'Outreau (Pas-de-Calais). En contradiction avec les réquisitions du procureur et la décision du juge d'instruction, la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Douai, dans un arrêt rendu le 1er juillet, a ordonné le renvoi devant la cour d'assises du Pas-de-Calais des dix-sept personnes mises en examen dans ce dossier pour « viols aggravés » ou « viols accompagnés de torture ou actes de barbarie. »

Les magistrats de la cour d'appel n'ont en effet pas tenu compte des arguments avancés en décembre 2002 par le procureur de la république de Boulogne, Gérard Lesigne, qui avait demandé un non-lieu pour deux des mis en examen « la femme d'un huissier et le mari d'une boulangère » en raison des charges « évasives » retenues à leur encontre. Ils n'ont pas non plus suivi l'ordonnance du juge d'instruction, Cyril Lacombe, qui avait prononcé, en mars, un non-lieu pour le mari de la boulangère, alors innocenté par un tatouage à l'avant-bras. Alors que, selon M. Lacombe, cette particularité « n'aurait pu échapper à l'attention » des enfants violés, la cour a estimé que ce détail n'affaiblissait pas les accusations portées contre des adultes qui « la plupart du temps (..) restaient vêtus en partie haute du corps ».

A quelques mois du procès, où les accusés risqueront jusqu'à vingt ans de prison, les magistrats s'accordent au moins sur un point : celui d'avoir systématiquement écarté les arguments des avocats de la défense, qui réclament un non-lieu pour neuf des dix-sept personnes mises en cause qui réclamaient un non-lieu, au vu de la fragilité de certains témoignages et des nombreuses contradictions du dossier. « L'arrêt maximaliste de la cour d'appel a renvoyé tout le monde devant les assises en laissant le soin à un jury populaire de se prononcer », déplore Me Hubert Delarue, défenseur d'un huissier incarcéré depuis deux ans.

Devant les sévices décrits par dix-neuf enfants d'Outreau, entre 1996 et 2000, le premier juge chargé de l'affaire avait agi rapidement, après des années de défaillance des services sociaux et de la justice. Au printemps 2001, onze habitants du quartier défavorisé de la Tour du Renard, à Outreau, étaient arrêtés pour avoir participé aux soirées pédophiles organisées dans l'appartement des époux Delay. En novembre 2001, six nouvelles personnes étaient à leur tour incarcérées après avoir été dénoncées par plusieurs enfants et quatre de leurs parents.

L'affaire avait pris une nouvelle ampleur quand l'un des prévenus a raconté au juge, en janvier 2002, qu'une petite fille belge avait été battue à mort après avoir été violée dans l'appartement des Delay.

« TOUT INVENTE »
Deux mois plus tard, le témoin de ce meurtre, confirmé à posteriori par Myriam Delay et deux de ses fils, avouait avoir « tout inventé ». Il ajoutait avoir accusé à tort un prêtre et un chauffeur de taxi sur les conseils du couple Delay, « pour prendre moins de peine ». Un autre prévenu passé aux aveux a expliqué également « s'être trompé » en citant le chauffeur de taxi.

Au fil des auditions, Myriam Delay, qui avait mis en cause avec force détails tous ses voisins de palier, est elle aussi revenue sur certaines de ses accusations, notamment celles portées contre sa belle-sour et son beau-frère.

Elle n'a cessé en revanche d'allonger la liste des notables qui auraient abusé de ses enfants, en citant dix autres noms, dont ceux de deux huissiers et de deux médecins. Ces personnes, aussi mises en cause par les enfants Delay, n'ont jamais été inquiétées par la justice en l'absence « d'autres éléments de preuve », précise l'arrêt de la cour d'appel. De même, les noms de sept enfants cités dans la procédure n'ont pas été retenus comme victimes « faute par les enfants d'avoir fait des déclarations suffisamment circonstanciées en ce sens ».

Les témoignages des mineurs, « dont il est difficilement discutable qu'ils ont été traumatisés par des faits commis sur eux par de nombreux adultes », comportent bien « quelques imprécisions », reconnaît la cour en évoquant leur jeune âge au moment des faits ou le nombre d'adultes qui ont abusés d'eux. Ils n'en sont pas moins jugés « circonstanciés, cohérents, concordants » lorsqu'ils désignent les dix-sept adultes mis en cause. La cour d'appel a ainsi écarté l'hypothèse selon laquelle les accusations dévastatrices des fils Delay « leur avaient été dictés par leur mère, qui les aurait manipulés ».

Des avocats, dont Maître Berton et Maître Eric Dupont-Moretti, avaient en effet rappelé à la cour que Myriam Delay avait déjà menti dans une précédente procédure judiciaire, en incitant l'un de ses fils à accuser un homme - qu'elle savait innocent - des viols et agressions sexuelles infligés par son propre père.