Bataille juridique pour les obsèques d'Amar

Ecrit par Elisabeth Fleury et Geoffroy Tomasovitch
Amar Bergham devait être incinéré hier à  15 heures. Né à  Montfermeil (Seine-Saint-Denis), ce comptable, Français d'origine algérienne, est mort des suites d'un cancer le 13 mai dernier à  la clinique La Louvrière, à  Lille (Nord). Il avait 55 ans. Hier, s'alignant sur une décision préfectorale prise avec l'aval du procureur, un fax de la mairie de Lille a suspendu la crémation. Une situation inédite : les funérailles d'Amar Bergham sont au cour d'un litige familial o๠viennent s'entrechoquer justice et religion.

D'un côté, les enfants. Les deux filles et le fils d'Amar affirment que, sur son lit de mort, leur père, athée convaincu, a demandé à  être incinéré. En face, sa deuxième épouse. Soutenue par la Ligue islamique du Nord, Amina est quant à  elle formelle : Amar, musulman pratiquant, ne peut avoir souhaité une fin contraire à  l'islam. Sa dépouille doit reposer, conformément au rite, dans le carré musulman du cimetière de Lille. « Dieu nous donne un corps qu'il faut rendre intact », confirme un théologien. Héritiers contre veuve, athéisme contre islam, justice républicaine contre droit divin : les ingrédients du conflit sont sensibles.

Amar était-il musulman ? « Qui peut me dire le contraire ? interroge Amar Lasfar, recteur de la mosquée de Lille et responsable de la Ligue islamique du Nord. Il travaillait à  la mosquée comme comptable. Son épouse porte le voile. Un de ses enfants a un prénom arabe. » « Faux, rétorquent les enfants du défunt. Notre père ne nous a jamais parlé religion. Il n'a jamais été comptable bénévole de la mosquée. Les gens qui s'acharnent aujourd'hui contre nous ne le connaissaient même pas », insiste Linda, sa fille aînée.

Des mois durant, la jeune femme s'est rendue tous les deux jours au chevet de son père, hospitalisée. « Son épouse, elle, n'est jamais venue. Ils ne se voyaient plus depuis trois ans. Ils étaient d'ailleurs en instance de divorce », ajoute-t-elle. Sentant la mort venir, Amar lui a confié ses dernières volontés. « Il m'a d'abord demandé de bien m'occuper de ma petite sour. Et puis, il m'a dit qu'il voulait être incinéré. Il pensait qu'il n'y avait rien après la mort, il ne souhaitait pas finir mangé par les vers », se souvient-elle avec émotion.

La justice, bien qu' « éclairée » par un « avis religieux » de la Ligue islamique du Nord, a donné raison aux trois enfants. Saisi en référé par la veuve, le tribunal d'instance a estimé, « à  défaut de pouvoir déterminer clairement la volonté du défunt », que ses enfants étaient les mieux placés pour la connaître. L'appel formé par la veuve a été jugé irrecevable. Son pourvoi en cassation, qui n'est pas suspensif, est en cours d'examen. L'avocat des héritiers, Maître Franck Berton, a obtenu hier une troisième décision en sa faveur. Il tempête : « Trois décisions judiciaires me donnent raison et , malgré cela, elles ne sont pas appliquées ! ». L'avis religieux, qu'il qualifie de « fatwa », n'a pas sa place dans le débat judiciaire. « Qu'attend-on pour incinérer cet home ? Il n'y a pas lieu de tenir compte d'avis politiques ou religieux, mais de la loi ! On ne va quand même pas attendre le résultat d'un pourvoi en cassation, qui n'est pas suspensif et qui peut prendre des semaines ! », s'insurge l'avocat lillois.

A la mairie, on marche sur des oufs. La décision de la préfecture, explique-t-on, a été prise au regard des « circonstances particulières » de ce différend. « L'incinération serait irréversible. Or, ce litige, à  l'égard duquel nous sommes neutres, n'est pas clair », explique une élue.

« Je suis choquée, se lamente Linda. Je n'aurais jamais cru que cela prendrait de telles proportions. » La jeune femme, qui se dit « déboussolée », se désole : « On se croirait dans un mauvais film. Nous demandons simplement que les volontés de notre père soient respectées ».