Bataille juridico-religieuse après le décès d'un Français d'origine algérienne. Ses enfants souhaitent l'incinération, s'opposant à l'épouse de leur père

Depuis deux semaines, une famille ne parvient pas à  se sortir d'un imbroglio juridique concernant les funérailles d'un des siens. Atteint d'un cancer, Amar Bergham, 55 ans, est décédé à  la polyclinique de la Louvière à  Lille, le 13 mai.

D'origine algérienne, né à  Montfermeil (Seine-Saint-Denis), il était citoyen français. Selon ses trois enfants, nés d'un premier lit, il avait nettement pris ses distances avec toute religion. Trois jours avant sa mort, il aurait clairement répété à  l'une de ses filles son souhait d'être incinéré.

Mais c'était compter sans la seconde épouse du défunt. Le 17 mai, par l'intermédiaire de son avocat, Me Xavier Labbée, celle-ci a introduit une procédure en référé devant le tribunal d'instance de Lille pour "faire défense aux trois enfants de procéder à  l'incinération" et obtenir ainsi l'inhumation du corps dans le carré musulman. Selon l'islam, il doit être enterré dans un linceul blanc, la tête tournée vers La Mecque.

Dans son ordonnance rendue le 20 mai, le tribunal a donné raison aux enfants. A défaut de disposition testamentaire, il a estimé que ceux-ci étaient les plus qualifiés pour faire part des dernières volontés du défunt.

Amar Bergham et sa seconde épouse vivaient séparés, officiellement depuis le 23 septembre 2004. En l'absence de communauté de vie, l'épouse a donc été déboutée de sa demande. Elle a fait appel. Mais celui-ci a été rejeté, au motif qu'il n'avait pas été formé dans les temps. Un pourvoi en cassation devrait être examiné sur ce point mercredi 1er juin.

L'affaire s'est alors compliquée avec l'intervention de la Ligue islamique du Nord (membre de l'UOIF), qui a émis un avis religieux précisant que "seule une autorité judiciaire musulmane dans un pays musulman doit définir et vérifier les causes de l'apostasie d'une personne".

Elle a en outre mandaté son président, Amar Lasfar, devant le tribunal de Douai afin de "défendre l'intérêt moral" de l'affaire. Effectivement présent, M. Lasfar n'a cependant pas pu s'exprimer.

Me Labbée a donc assigné à  nouveau les héritiers, mais pour le compte de trois demi-frères de M. Bergham qui vivent en Algérie et d'une demi-soeur, domiciliée à  Metz. Statuant le 25 mai dans le même sens que lors du premier jugement, le tribunal de Lille a encore donné raison aux enfants du défunt.

Nouveau rebondissement pourtant : au moment de la mise en bière, le 25 mai, la ville de Lille a fait parvenir un arrêté de suspension d'incinération aux pompes funèbres, en s'appuyant sur les "circonstances particulières" de l'affaire et sur un avis du procureur de la République autorisant le préfet du Nord à  déroger aux délais d'inhumation.

Pour Me Franck Berton, l'avocat des trois enfants, l'arrêté de la ville de Lille, dont il a demandé l'annulation au tribunal administratif, ne fait que relayer la volonté de l'autorité religieuse, représentée par la Ligue islamique du Nord.

Selon l'avocat, ce sont à  la fois la justice et la laïcité qui sont bafouées. Il voit même une entrave à  la Convention européenne des droits de l'homme qui protège le respect de la vie privée et familiale et sur la liberté de conscience. Il a sollicité l'intervention du garde des sceaux, Dominique Perben, afin de faire respecter les trois décisions de justice qu'il estime entravées par la municipalité de Lille.

L'avocat de l'épouse de M. Bergham refuse pour sa part tout commentaire et demande le respect du deuil de la famille. Le corps de M. Bergham repose, en attendant, à  la morgue.