Que faut-il penser d’un type qui ne connaît pas son adresse ? Au téléphone, il a bien donné le nom de la rue, mais pas le bon numéro. La porte ouverte, Bérangère, sa compagne, s’en étonne à peine, moqueusement résignée, et confirme ce qu’implacablement, un carré de céramique annonce : on est au 83. Pas au 67. Lui, juste derrière, regard de braise méchamment plissé et timbre rauque, au sommet de la mauvaise foi : « T’es sûre ? »…
Bienvenue chez Frank Berton , quarante-cinq ans, avocat pénaliste aujourd’hui entré dans le cercle de ceux qui comptent. « C’est vrai, j’ai des problèmes avec les chiffres. Et puis, je ne suis pas physionomiste, non plus… » Il raconte en riant la rencontre avec cette jeune femme qui lui battait froid, au moment des présentations, sans qu’il comprenne pourquoi… « Je venais tout juste de plaider contre elle. Je ne l’avais pas reconnue … »
Une place de choix
Tout ça l’amuse, au bout du compte. « J’ai appris à faire avec. Et puis, ça fait rire les copains … » Et il en passe, ici, des copains qui finissent – eux – par connaître l’adresse, chaleureuse et confortable.
Une table autour de laquelle on rit ou on refait le monde (politique ou judiciaire, surtout…), un écran de télé devant lequel Berton peut hurler à une passe ratée de Thierry Henry ou un essai du XV de France et, au sous-sol, une immense cave voûtée avec, tout au bout, un des trésors du maître : « Ma cave à vin. J’adore. » Quatre à cinq cents bouteilles bien rangées, soigneusement annotées … « mais je n’ai plus le temps de m’en occuper … »
Aujourd’hui, Me Berton a la vie de l’avocat de premier plan qu’il est devenu. Avec Bérangère – Me Lecaille, à la ville – avec quelques copains de longue date, il fait tourner l’un des plus gros cabinets de Lille. « On a chacun nos spécialités. » Du divorce au droit des affaires. Lui s’est plutôt fait une spécialité du droit de la presse et bien sûr du monde sensible et particulier du pénal, où il s’est fait une place de choix.
Quand il raconte sa vie, son métier, il ne parle pas de vocation. « Je suis devenu avocat parce que ça a toujours été comme ça. »
Enfin, peut-être pas toujours. Fils de cheminot né modestement à Amiens, il a baigné dans une culture de gauche – sa mère était secrétaire de la fédération communiste – puis dans les grands bassins d’un sport études natation.
Avant de plonger dans le droit, il s’était essayé au commerce, mais sans succès. « C’était surtout ma période DJ ! » Un clin d’oeil, et le regard de Berton s’allume : « La new wave, elle sait ce qu’elle me doit … » Il se marre de bon coeur, parle de Simple Minds, de U2, et de cette boîte du Vieux Lille qu’il avait reprise avec des copains et qui était devenue le rendez-vous de ses potes… « C’était presque un club privé ! » Forcément, l’affaire a capoté, et les prétoires ont gagné ce que les
platines ont perdu : un enthousiaste, un acharné. « Un type qui ne lâche jamais », dit un de ses amis. « Un peu dingue, aussi », dit un magistrat qui apprend que Berton cherche actuellement à faire poursuivre le directeur de la DST et le juge Bruguière, dans l’affaire Adahchour.
Comme s’il avait repassé sa robe en lui-même, il redevient avocat, pour en parler. Fini de rire. Comme dans les prétoires, son timbre métallique aide cette « gueule » si particulièrement ténébreuse dont il joue, à l’audience (« Puisque c’est ainsi, autant m’en servir, non ?…. »).
En a-t-il souffert, lorsqu’il était jeune ? On ne le saura pas. Berton a ses pudeurs, ses fragilités, qu’on prend en pleine poire, parfois, dans ces moments d’intimité où il se livre et parle de la tendre complicité de sa mère, de l’absence de son père, du malheur de sa soeur. Et d’autres cicatrices encore suintantes. Aussi fragile, alors, qu’il paraît fort en robe noire. L’expérience, sans doute…
Il l’a forgée en se frottant aux plus durs. Comme en 1995, après les attentats de Paris. Il a d’abord défendu Mohamed Drici : « Là, je me suis retrouvé très seul. Je me suis fait insulter. » Puis Aït Ali Belkacem. « Ma première grosse médiatisation. Je me souviens du direct dans le 20 heures, sur les marches du palais, à Paris, le jour où il a avoué avoir posé la bombe, à la gare d’Orsay. » Trois semaines plus tard, Belkacem se rétractait. « Je ne me suis plus senti, en conscience, capable de le
défendre … »
Outreau, l’étape
Mais Berton est lancé. Il devient l’avocat de Robert Hue – la filière communiste – prend un abonnement aux assises et… se retrouve un jour au côté d’Odile Marécaux, au tout début de l’affaire d’Outreau. « Qu’est-ce qu’on a bossé ! Mais dans le désert, au début … »
À la fin, en revanche, il est entouré. Après Odile Marécaux, il a défendu Franck Lavier, et c’est lui, à Paris, lors du procès en appel, qui faisait figure de leader de la défense. À Saint-Omer, c’était plutôt Éric Dupond-Moretti. Son copain. Son rival ? « Plutôt un exemple. C’est lui le plus fort ! »
Il dit ça comme une évidence. Pas dupe des caprices de son égo, qui s’est fait une amie de la médiatisation, et son regard noir planté bien droit, quelque part sur la gamme de ses humeurs. Espiègle ou inquiet, sensible ou intraitable, et tout ça du bar des amis aux prétoires de toutes les cours d’assises de France. « Aujourd’hui, je suis sollicité d’un peu partout. C’est pour ça qu’il était important d’ouvrir un cabinet à Paris. » Il ne lui reste plus qu’à en apprendre l’adresse.